dimanche 30 décembre 2012

Jérusalem

Il y a cette femme, sous le néon de cet abri de bus, qui me demande de l’argent pour téléphoner. Elle porte un masque de tissu noir, on ne voit que ses yeux bruns, très mobiles. Ses mains d’Africaine, d’Amérique dit son accent, portent beaucoup de bagues en toc, beaucoup de bracelets de beaucoup de métaux.

Elle me parle de tous ces gens qui veulent la tuer parce qu’elle est la femme du roi du Maroc. Ils ont tout essayé : le gaz (alors qu’elle nettoyait, pourtant, son four avec du feu), les freins de sa voiture, les balles (avec silencieux), le poison, l’essence (encore hier, à la station-service d’en face). Vraiment tout.

En janvier, ils lui ont donné des pilules pour bloquer ses règles. Elle qui est vierge, elle a dû décommander son rendez-vous avec son mari suédois et juif (ses cheveux sont plus blonds et surtout plus beaux que les miens) en téléphonant à ses gardes du corps. Il logeait au palace, juste derrière nous.

C’est une autre femme qui est avec son mari (qui a deux visages : celui qu’on connaît, que tout le monde connaît, et un autre, horrible) son mari qui veut la tuer pour être avec cette autre femme. Il lui a même tiré une balle dans la tête à bout portant (avec un silencieux), mais elle n’est pas morte: elle la maudit en lui infligeant des mycoses plantaires. Il les a toujours, ne peut rien faire contre.

Elle s’appelle Jérusalem, on ne peut pas la toucher parce qu’elle est femme de roi. Elle sort un livre très fin aux pages presque toutes cornées et presque toutes recouvertes de marqueur jaune passé, orange, presque brun. Elle pointe le nom d’une divinité juive et affirme qu’il s’agit d’elle, que c’est un autre de ses noms.

samedi 29 décembre 2012

Me tenir droit quand je marche

Une note, de 2009:

"L’écriture qui deviendrait une expérience comparable à me tenir droit quand je marche."

vendredi 28 décembre 2012

L'absence au monde est une paresse

Une note, de 1999:

"L’absence au monde est une paresse, la paresse de se répéter à chaque instant: je vis ici et maintenant. C’est la fatigue (ou mieux: la lassitude) qui rend absent au monde. L’impression de se laisser ballotter, que tout est égal et que tout se vaut."

jeudi 27 décembre 2012

Faire ce qu'on veut faire

– Vous dites qu’il faut faire ce qu’on veut faire pour se rendre compte par soi-même que c’est pas ça qui va nous rendre heureux, mais si on a l’intuition que ça ne va pas nous rendre heureux: est-ce qu’il faut vraiment dépenser toute cette énergie et tout ce temps pour aller jusqu’au bout de l’expérience?

– Si vous continuez quand même sur ce chemin, c’est soit qu’il vous reste encore quelques doutes, soit que vous n’êtes pas franchement intelligent.

mercredi 26 décembre 2012

Le carrosse de mon propre enfer

– Dans le bouddhisme, il y a un enfer pour que les méchants aient la possibilité de se sauver: ils peuvent prendre conscience du mal qu’ils ont fait, du karma qu’ils ont produit. Nous produisons nous-mêmes notre propre enfer: il n’y a personne qui construit le carrosse de feu qui me conduit en enfer ni personne qui me force à monter dedans.

mardi 25 décembre 2012

Laisser les choses en l'état

Une note, de 2010:

"Hier soir, en revenant de l’expo d’Anahí à Ramos Mejía, j’ai juste loupé le train, alors je suis allé faire le tour de la place devant la gare et je me suis arrêté devant une grande église avec une longue antenne juste derrière, une antenne avec des points rouges éparpillés sur sa longueur. Quelque chose m’a touché dans cette vision, je ne sais pas trop bien quoi et je n’ai pas vraiment cherché à en savoir plus, mais je me suis rendu compte, comme l’autre soir à Villa Adelina, que l’important, c’était la vision que j’avais eue, la perception que j’avais eue, pas que ce soit une église en faux vieux éclairée aux spots jaunes et une antenne à moitié pourrie dans la banlieue de Buenos Aires.

En y repensant en attendant le train, je me suis de nouveau étonné devant la simplicité de cette découverte, je me suis dit que ça ne pouvait pas être si simple que ça, mais que c’était sans doute parce que ça me semblait simple, parce que ça me semblait trop simple, que c’était juste. En réfléchissant un peu plus loin, je me suis dit que je m’ajoutais en général une autre couche problématique, une couche qui m’empêchait de voir cette couche plus simple: celle de la recréation, de la restitution de ce que j’étais en train de sentir. Comment l’écrire? Comment le rendre? Comment le faire passer plus loin? Comment le garder? Alors, du coup, bien sûr, ça devient compliqué, parce que j’essaie de décomposer ce qui est en train de se passer en moi pour mieux le comprendre et pour mieux le recréer. Je déconstruis en petites pièces que j’étiquète soigneusement et après je suis étonné de ne pas être capable de remonter le tout...

Alors que le meilleur moyen de peut-être pouvoir en faire quelque chose – mais est-ce qu’il faut vraiment en faire quelque chose? – c’est encore de le vivre pleinement et de faire confiance au moment pour qu’il resurgisse dans l’écriture, à sa manière, avec la forme qui était la sienne à ce moment-là, forme qui a su me toucher, à laquelle j’ai su être sensible, cette forme qui a su entrer en moi, que j’ai laissé entrer en moi. Je crois que c’est une des choses qui m’empêchait d’arriver au centre de la sensation, cette volonté de tout de suite vouloir me l’approprier, de tout de suite vouloir en faire quelque chose, de tout de suite pouvoir la faire mienne, faire que cette sensation soit mienne, oui, c’est ça, m’assurer de pouvoir lui donner une forme, lui donner ma forme, pour être bien sûr qu’elle soit mienne. Alors que cette sensation, toutes les sensations, ne sont ni miennes ni pas miennes, elles sont.

Toute volonté d’appropriation est une mise à distance, toujours. Ce que je rapproche de moi, je le mets à distance de tout le reste et je nous mets, dans le même geste, à distance de tout le reste. En enlevant cette chose au reste, je m’enlève au reste aussi. Quand je veux me rapprocher d’une chose, d’un être, je me mets à distance du reste. Donc, dans la mesure du possible, laisser les choses en l’état, ne pas chercher à en faire quoi que ce soit sur le moment, ni même à y être plus disponible. Ce qui doit ressortir ressortira, par le même chemin, par la disponibilité à la pensée qui se présente devant l’écran. Ce n’est pas une question de prévision, ce n’est pas une question d’aller pêcher le souvenir, c’est être là quand ça se passe, là quand ça revient. Entre les deux, il n’y a que moi et même ce moi n’est plus le même moi."

Le moment vraiment présent

Une note, de 2010:

"Je me rends de mieux en mieux compte d’à quel point je n’écoute plus vraiment le monde, je ne vois pas vraiment le monde, d’à quel point je l’écoute rarement et je le vois rarement. C’est là que surgit l’intuition pratique que c’est par l’affinement de ma perception du monde que je vais pouvoir combler mes manques, parce ce que tout est là, autour de moi, il ne me reste qu’à y être sensible minute après minute.

Je me rends compte que j’étais aussi arrivé à ce type de conclusion générale après mon Voyage, mais je crois que ce nouveau passage par la même chose me trouve avec de meilleurs outils pour le vivre, pour l’appliquer vraiment, avec, aussi, un meilleur contexte pour le faire. Comme le dit Gustavo, vivre le moment présent et être soi-même, ça se trouve dans n’importe quel livre de développement personnel, mais l’important c’est comment on le fait, comment on le fait vraiment."

dimanche 23 décembre 2012

Mon intelligence n'intéresse personne

Une note, de 2010:

"Oikawa Sensei m’a dit qu’il fallait que je fasse l’exercice de cette écriture libre d’un certain nombre d’heures par jour – lui, c’est trois – pendant vingt jours, même dix, et que je me retrouverais en face d’un autre homme, de cet homme qui est en moi mais que je ne connais encore que très mal, voire pas du tout.

Même si sa manière de formuler les choses était désagréable et intrusive, je me suis dit que son conseil avait du bon et que j’allais essayer de le suivre, au moins en partie: ça serait peut-être une manière de sortir de cette aporie que je sens en ce moment, de développer une autre technique de travail, une autre manière d’aborder le travail.

Quand je lui ai dit que j’aboutissais chaque jour à un paragraphe, il m’a dit que c’était très mal, que c’était simplement le fruit de mon intelligence et que mon intelligence n’intéressait absolument personne. Il a continué en disant qu’il y avait des intelligences plus grandes, des intelligences plus petites, mais que ce qui importait vraiment dans l’écriture, c’était le cœur, c’était ce que je pouvais écrire avec le cœur, parce que le cœur seul est original, pas l’intelligence. Est-ce que le but est d’être original ou de parler aux autres cœurs?"

samedi 22 décembre 2012

De plus en plus là

Une note, de 2010:

"L’écriture comme un instrument de contrôle du temps, comme une manière de permettre à l’esprit de se reposer à travers la concentration. Ce n’est pas seulement l’écriture qui est importante, c’est le fait d’être là en écrivant, c’est d’être là en train d’écrire. D’être de plus en plus là, de plus en plus en train d’écrire."

vendredi 21 décembre 2012

Depuis maintenant

Une note, de 2010:

"Je pense que c’est une règle assez simple à suivre: toujours revenir dans le présent. Parce que c’est dans le présent que se passent les choses, c’est toujours dans le présent qu’elles se passent. Que je me réjouisse, que je craigne ou que j’imagine, je le fais toujours depuis maintenant."

jeudi 20 décembre 2012

Sans dehors ni dedans

Une note, de 2010:

"L’idée n’est pas d’aller vers l’aveu, mais d’en rester à l’exposition. L’aveu serait embarrassant, aussi pour celui qui le reçoit. L’exposition est plus simple, elle n’impose pas, elle impose moins son mode de réception. Pas besoin d’aller chercher en dehors de moi, mais simplement mieux chercher en moi, mieux savoir chercher en moi, chercher si bien que je n’aurais plus besoin de chercher, que je serais tout entier exposé, sans dedans ni dehors, sans devant ni derrière. Oui, je crois que c’est à ça que je tends. Sans dehors ni dedans, sans devant ni derrière. Ce sera le cas quand jusqu’à ces oppositions cesseront de faire sens."

mercredi 19 décembre 2012

A la chasse aux Pringles

Le seul moment où j’ai failli m’énerver, c’est quand la fille du Duty Free m’a dit que, non, vraiment, désolée, elle pouvait pas me vendre ce paquet de Pringles parce que j’étais pas sur un avion qui arrivait, mais, bêtement, sur un avion qui n’était pas parti.

– Mais j’attends nos bagages depuis presque deux heures et j’ai faim!

– Alors tu peux sortir t’acheter quelque chose dans le hall.

– Puisque je te dis que je suis en train d’attendre nos bagages!

Le McBidule que j’avais pris presque douze heures plus tôt – c’est vrai, ça, ça faisait déjà douze heures! – ne me tenait plus vraiment au ventre et la perspective d’attendre je sais pas combien de temps un bus qui allait nous amener dans un hôtel au centre-ville – il avait intérêt à être sacrément luxueux, cet hôtel! –, ça me mettait franchement l’estomac dans les talons.

Après divers aller et retour devant la Duty Free à la recherche d’une stratégie pour me rassasier, je me suis dit que j’allais demander à un autre client d’acheter ce paquet de Pringles tant convoité en lui promettant de le rembourser, non, en lui payant d’avance à peine un peu plus, en pesos, ou même en dollars s’il voulait, en fait non: 3 dollars 25, j’aurai pas la monnaie...

C’est à ce moment-là qu’un esclandre a éclaté à une autre caisse: trois retraitées suisses-allemandes, munies chacune de leur tube de Pringles, faisaient l’amère expérience de l’implacable refus administratif.

– But: we are hungrrry!

Elles ont tellement insisté que la caissière, nettement plus sympa – et nettement plus jolie – que celle qui m’avait servi, a fini, après quelques mots échangés avec son collègue, par céder.

– Pero, es un cuatro por tres. Pagan por tres y se llevan cuatro.

– What?

Après avoir tenté de leur expliquer avec mon allemand récalcitrant qu’elles pouvaient en embarquer quatre pour le prix de trois, des tubes de Pringles, je me suis dépêché, pile au moment où la caissière encaissait leurs pesos en marmonnant que si elles voulaient seulement en prendre trois, elles pouvaient seulement en prendre trois, je me suis dépêché, donc, de glisser mon tube de Pringles à moi dans le sac en plastique blanc des énergiques Suisses-Allemandes. Je leur ai fait un grand sourire, je leur ai dit merci, je leur ai filé une pièce de cinq francs et j’ai embarqué notre souper familial.

Quand je suis sorti de Duty Free, une des filles de la sécurité, justement celle que j’avais imaginé, dans un de mes scénarios, prendre à témoin que j’avais bien payé le tube de Pringles que je projetais d’acheter de force en posant 20 pesos sur le comptoir de ma grosse caissière despotique, cette fille de la sécurité, elle a dû me trouver un peu louche en train de louvoyer avec mon tube de Pringles à proximité des caisses alors elle a appelé la caissière, la deuxième, la jolie et sympa, pour voir de quoi il en retournait.

– Mais non, pas de problème!

Alors, quand le chauffeur du bus, presque deux heures plus tard – c’est-à-dire vers une heure et demie du matin – nous a dit qu’il allait être obligé de nous poser à deux blocs de l’Intercontinental parce que les rues étaient bloquées à cause d’un mégaconcert organisé par notre Cristina de présidente – du pain! des jeux! –, quand je lui ai demandé comment on allait faire avec nos cinq valises et notre poussette, même quand un des vingt flics en train de se tourner les pouces accoudés aux barrières m’a ri au nez quand je lui ai demandé un petit coup de main, eh bien, du coup, ça m’a laissé de marbre.

mardi 18 décembre 2012

Des mots pour vivre

Une note, de 1999:

"Quand je pense à toi (quand je te parle), les mots qui me viennent sont des mots pour vivre, pas des mots pour écrire."

lundi 17 décembre 2012

Une revanche contre moi

Une note, de 2009:

"Un combat avec Chessex, même au xième degré, même avec beaucoup d’humour, reste un combat avec Chessex, donc un combat avec moi. C’est de la logique même de la confrontation qu’il faut que je sorte. Ne continuer ce roman – si je le continue – que dans l’optique de la recherche vraie, pas de la revanche plus ou moins déguisée, revanche qui serait avant tout une revanche contre moi."

dimanche 16 décembre 2012

Peu importe où, peu importe qui

Qui es-tu, au fond, vraiment, petite Lucie? Qui es-tu, au fond, vraiment, chère Celia? C’est ce que je me demandais en vous regardant dormir à côté de moi sur cet interminable lit de l’Intercontinental de Buenos Aires, dans cet espace indéfini qui aurait dû correspondre au milieu de l’Atlantique, mais qui se trouvait à même pas vingt minutes de métro de chez nous.

L’oreiller qui coupait ton visage en diagonale, Celia, te donnait une expression que je ne te connaissais pas: je regardais une autre femme, comme si ce 747 en panne et ces deux nuits de luxe offertes généreusement par Lufthansa me donnaient une attention nouvelle, aiguisée, qui ne pouvait se reposer sur aucun de nos quotidiens, ni celui de Suisse, ni celui d’Argentine.

Souvent, je joue au petit jeu des vies antérieures. Sans aller jusqu’à nous inventer des biographies, je nous imagine à d’autres époques, dans d’autres situations, réunis dans des constellations différentes. Là, au milieu de ces beaux draps blancs, en regardant frémir vos lèvres et vos narines dans le premier soleil de ce quinzième étage de San Telmo, je pouvais voir, simplement, sans effort, toutes ces vies à la fois.

samedi 15 décembre 2012

Comme un enfant qui bouge dans tous les sens

Souvent, Gustavo compare l’égo à un enfant qui bouge dans tous les sens jusqu’à ce qu’on le calme ou qu’on lui dise de se calmer.

Pendant que je berce Lucie en lui chantant tout doucement le Juseige de ma voix la plus grave, je me rends compte à quel point il a raison.

vendredi 14 décembre 2012

Les indéniables vertus de l'Inquisition

L’oncle Charles avait décidé d’inviter le curé du village pour un light supper et on allait profiter du beau jardin de la maison de famille de San Vittore pour deviser au sujet de la spiritualité, de la religion, des mérites relatifs des œufs au plat et du bacon.

Que le père Dominique trouve que les bûchers de l’Inquisition avaient du bon et qu’il faudrait sans doute les remettre à la mode – mais non, c’est pour rire! – ne regarde que lui, mais en repensant à ces énormités qui n’avaient même pas réussi à vraiment m’énerver, je me suis dit que quelque chose clochait dans mon attitude et la réponse que m’avait faite Gustavo m’est revenue à l’esprit.

– Quand on juge l’autre, on se sent au-dessus de lui, quand on apprend de ce qu’il fait et de ce qu’il dit, on se situe au-dessous de lui: on se dit qu’on pourrait très facilement tomber dans le même piège que celui dans lequel il est tombé et qu’on ferait mieux d’être très attentif à ce qu’il est en train de nous montrer.

En aidant le père Dominique – clin d’œil appuyé à Celia – à terminer ses phrases définitives qu’il hésitait, mais pas très longtemps, à rendre tout à fait explicites, j’étais naturellement tout aussi loin de ce "beau discours de l’Amour de Dieu pour tous les hommes" que lui.

jeudi 13 décembre 2012

Dans l'ascenseur du conseiller

En arrivant au buffet organisé chez lui par le conseiller de l’ambassade, je me retrouve devant la porte de l’ascenseur avec trois femmes d’un certain âge, doublement emperlées. L’un des invités précédents ayant mal refermé la porte à l’étage des Suisses, la conversation s’engage: quand l’ascenseur arrive, on est déjà aux intimités.

– Et toi, tu fais quoi?

– Je suis écrivain.

– C’est qui qui te publie?

– Ben, euh, je...

Entre les tours et les détours du 92, après une dernière coupe de champagne sur un des interminables balcons de ce beau quartier de la Recoleta, j’ai eu l’occasion de méditer sur mon inconfort et de peaufiner une réplique élégante et simple que je n’aurai, malheureusement, jamais l’occasion de déclamer à mon emperlée de service.

– Personne.

– Quoi, personne?

– Non, personne ne me publie.

– Alors tu n’es pas écrivain.

– Non? Il faudra vraiment que vous m’expliquiez cet intéressant point de vue!

– Ah, mais, je...

Et le petit film, encore et encore, dans un sens et dans l’autre, jusqu’à ce que je me fatigue de faire la causette avec cette partie de moi-même, mondaine et prétentieuse, dont j’ai décidément toutes les peines du monde à me débarrasser.

mercredi 12 décembre 2012

Comme les îles de la mer

– Il n'y a pas de "je": nous sommes tous "je" ou tous "autres". Comme les îles de la mer, au fond, nous sommes tous réunis.

mardi 11 décembre 2012

La vie prend la forme d'un livre

Une note, de 1999:

"La vie se transforme dans le souvenir, elle prend la forme d’un livre."

Si ce qui m'arrive a un sens

Une note, de 2009:

"Si ce qui m’arrive a un sens, c’est que j’en ai un, moi aussi."

dimanche 9 décembre 2012

La peur de la peur

Une note, de 1999:

"C'est la peur de la peur qui prend de la place, pas la peur elle-même."

J'ai déjà dû vivre tout ça

Une note, de 2010:

"Hier soir, défilé du bicentenaire et aussi des émotions fortes, une manière de montrer cette histoire qui me touchait, une manière engagée, une manière impliquée, énergique. Je me suis senti très en lien avec cette manière de voir la vie, avec cette manière de voir l’Histoire. Je suis peut-être encore plus Argentin que ce que je croyais. Une proximité dont je ne sais pas si elle s’est construite ou si elle m’a été révélée petit à petit – une fois de plus, je pense spontanément à la construction, mais je sens, derrière, encore loin derrière, la révélation, le dévoilement. Je me suis senti proche de ces pionniers, de ces immigrants. J’ai l’impression que j’ai dû vivre tout ça, c’est pas possible autrement. Et puis il y a aussi cette finca que voulaient s’acheter les personnages de Diamantendiebe."

samedi 8 décembre 2012

Comme quelque chose de connu

Une note, de 2010:

"Hier soir, souper avec Valérie et son ami Guillermo chez Danielle. C’était un chouette moment, un peu étrange, mais chouette, surtout quand Valérie a raconté sa semaine de méditation zen, un récit qu’on avait tous les deux l’impression d’avoir déjà entendu, mais d’où? Comme quelque chose de connu, jusque dans les détails, le fou rire communicatif avec les autres pratiquants, le repas dans les quatre bols qu’il fallait ensuite nettoyer avec un morceau de légume et rincer avec de l’eau qu’on finissait par boire, les quelques mots échangés à la porte des chiottes avec un Allemand qui vivait à Majorque, quelque chose de connu jusque dans la manière de le raconter, dans le ton, les regards, le rythme. Et puis, au fur et à mesure, on se rencontrait des connaissances en commun, en Suisse et en Argentine."

vendredi 7 décembre 2012

Une roue toute neuve

En sortant de chez nous, je tombe sur le voisin du 6A en train de changer une roue au bord d’Acoyte.

– Un petit coup de main?

– Non, merci, ça va comme ça. C’est vraiment la poisse: une roue toute neuve...

Quelques jours après, je le croise dans l’ascenseur.

– Alors, cette roue, ça s’est bien terminé?

– Écoute, je me suis fait voler mon fric juste après que tu sois passé. Un gars en moto s’est arrêté, il a ouvert la porte et il a embarqué ma mallette, moi qui venais de passer à la banque...

– C’est pas de bol!

– C’était tout organisé: il devait avoir un indic au guichet, parce que ma roue, c’est net, on l’a tailladée. Je me disais bien que c’était bizarre: une roue d’à peine 64 kilomètres... Et puis, tu vois, t’es en train de dévisser tes boulons, t’as les mains pleines de cambouis, tu vas chercher un chiffon dans le coffre... Alors, forcément, tu laisses la porte ouverte...

jeudi 6 décembre 2012

Ralentir la pensée

Une note, de 2009:

"Les carnets sont pour moi une manière de ralentir la pensée, dans le sens de la méditation."

mercredi 5 décembre 2012

A vol de mouche

Une note, de 2010:

"Pendant la promenade, tout à l’heure, le paysage a pris à plusieurs reprises plus d’étendue, comme si mon champ visuel s’élargissait, comme si venait s’ajouter une sorte de champ visuel mental, comme si l’ensemble de la vallée perdait sa profondeur et que je me retrouvais au milieu d’elle, encore plus au milieu parce que les distances se perdaient, il n’y avait pas plus de distance entre le fond de la vallée et moi qu’entre d’autres points beaucoup plus proches et moi – je ne sais pas comment tourner cette phrase et j’ai envie d’écraser une mouche qui m’embête, mais j’ouvre la fenêtre, mais elle ne sort pas, et je me rends compte à quel point je suis tendu vers le texte, à quel point j’ai terriblement envie que quelque chose se passe, que quelque chose se passe maintenant."

mardi 4 décembre 2012

Nos propres paroles

– Quand on chemine sur notre propre chemin apparaissent des paroles qui nous sont propres. Elles nous permettent de partager nos expériences pour qu’on puisse cheminer ensemble.

lundi 3 décembre 2012

Une minute

Vu à l’entrée des toilettes d’un restaurant, à Porto:

"Une minute n’a pas la même durée suivant de quel côté de la porte on se trouve."

dimanche 2 décembre 2012

L'écriture, la méditation

L’écriture, mettre ma connaissance en forme pour la présenter au monde, la méditation, mettre ma connaissance en forme pour moi.

samedi 1 décembre 2012

Marcel Duchamp et les restes du ready-made

Marcel, Duchamp, et, les, restes, du, ready-made: sept objets prêts à l’emploi que j’ai à ma disposition pour m’exprimer, une jolie petite collection que je peux arranger à ma manière. Sept objets dont je suis le producteur et qui sont nés à la fois de mon savoir-faire dactylographique, de l’appui technologique offert par mon Mac et du respect rigoureux, ne laissant pas la moindre place à l’improvisation, des règles de l’orthographe et de la grammaire de la langue espagnole. Sept objets tout neufs, pas encore utilisés, que j’ai choisi de disposer à l’entrée de ce texte en suivant l’exemple d’Horacio qui a, lui, choisi de disposer des objets très semblables, des objets qu’il a construits avec son propre savoir-faire artisanal, sur la couverture de son essai.

Dès que je le pose sur cette page, chacun de ces objets acquiert de la valeur: quelques centimes, un pourcentage de la somme sur laquelle nous nous sommes mis d’accord avec Horacio pour ce prologue. Si je le pose sur une autre page, il ne vaudra peut-être rien, peut-être beaucoup plus, et si, pris par mon élan, par mon plaisir d’écrire, je me lance dans un interminable exposé, ce pauvre petit objet perdu dans la masse torrentielle de mon inspiration verra sa cote baisser à vue d’œil. Il est à noter que la valeur de chacun des objets qui composent ce texte suivra strictement la même courbe: privilégier l’une de ces marchandises par rapport à l’autre n’aurait, vous serez certainement de mon avis, pas le moindre sens.

Une fois sur cette page, ces différents objets changent non seulement de valeur, mais gagnent aussi en épaisseur. Tout lecteur ayant ouvert ce livre abordera en effet chacun de ces petits objets prêts à l’emploi avec une attention décuplée: il se gardera bien de laisser son regard passer sur eux comme il le ferait sur des objets similaires disposés, par exemple, sur la page de son journal du matin. Non, pas du tout. Le lecteur, sachant pertinemment qu’il serait mal venu de prendre ces objets pour des objets quelconques, va les observer sous toutes les coutures, de face, de profil, il va les inspecter minutieusement, conscient du fait qu’ils ont, chacun, été choisis avec beaucoup de soin par un écrivain désireux de les arranger d’une manière digne de se retrouver dans l’écrin prestigieux d’un livre d’art.

En effet, tout est question d’arrangement, les objets à ma disposition à l’intérieur de la langue espagnole sont en nombre limité. Je pourrais naturellement faire confiance à mon inspiration et en fabriquer d’autres, absolument nouveaux, absolument contemporains, collant absolument à la subtilité de ma pensée originale et personnelle, mais je serais très embêté au moment de les utiliser, à moins, bien entendu, que je ne destine ce texte éventuel à mon seul usage. Reste, donc, à faire résonner ces objets communs les uns avec les autres en les disposant de manière suggestive à l’intérieure de phrases construites dans le respect absolu de la syntaxe.

Plutôt que de m’acharner à suivre mon inspiration personnelle en cherchant le moyen de créer des objets à mon image, je serais sans doute plus avisé de modifier insensiblement le sens d’un objet préexistant, par exemple l’objet « fontaine », objet que je pourrais associer, en suivant l’exemple de Marcel Duchamp, à un simple urinoir du genre de ceux qu’on trouve dans le commerce. Ce faisant, et pour autant que mon association ait autant de succès que celle réalisée par mon illustre prédécesseur, je pourrais glisser dans l’épaisseur de l’objet « fontaine », l’idée d’un urinoir. Reste alors à déterminer la manière dont se répartirait la valeur de l’œuvre ainsi obtenue entre « fontaine » et cet autre objet du monde qu’est l’urinoir. Est-ce que « fontaine » aurait gagné de la valeur dans ce processus ? Est-ce que je pourrais, dès lors, vendre « fontaine » séparément de l’urinoir ? À quel prix ? Est-ce que, du coup, l’urinoir vaudrait moins cher ?

J’aurais également pu choisir de m’intéresser à ces signes de ponctuation, autres objets prêts à l’emploi, que j’ai rajoutés entre les sept éléments de ma collection première. Une virgule semblable employée par Horacio, dans l’une des installations qu’il expose depuis déjà quelque temps, entre des carrés de couleur possédera sans aucun doute, non seulement une tout autre profondeur conceptuelle que n’importe laquelle des miennes, mais également une valeur marchande beaucoup plus intéressante que l’immense majorité des virgules dispersées sur une page, même sur la page d’un livre, même sur la page d’un livre d’art, même sur la page d’un livre d’art écrit par un artiste, serait-ce Horacio Zabala en personne.

vendredi 30 novembre 2012

Faire revenir l'esprit

– L’important dans la méditation, c’est de faire revenir l’esprit à chaque fois qu’il s’en va. C’est ça le mouvement important, c’est ça le mouvement qui compte.

jeudi 29 novembre 2012

Plus exercice, moins production

Une note, de 2010:

"Quand j’ai terminé en disant que je voyais de plus en plus l’écriture comme un exercice et de moins en moins comme une production, Gustavo m’a dit, sans surprise, que c’était la meilleure manière de voir les choses."

mercredi 28 novembre 2012

À haute voix

– Le mantra, c’est indispensable de l’entonner à haute voix, d’abord parce que le corps doit travailler pour que le mantra se grave en soi et, surtout, parce qu’on n’écoute vraiment que ce qu’on dit soi-même.

mardi 27 novembre 2012

Être gentil aussi

Être gentil aussi avec les gens qui me posent problème, surtout avec eux. Du coup, les relations deviennent beaucoup plus simples étant donné que, naturellement, ce n’est pas avec eux que je suis gentil, c’est avec moi.

lundi 26 novembre 2012

Un petit tour en bus

Vu qu’on était un poil à la bourre pour l’anniversaire de Simón, on s’est dit qu’on allait finalement prendre le 65. Quand le bus est arrivé, Celia a fait un signe au conducteur pour lui montrer qu’elle allait prendre la porte du milieu et moi, je suis allé faire la queue devant pour payer avec ma carte SUBE.

Au moment où Celia monte, le conducteur ferme les portes juste sur la poussette et ça commence à s’animer assez sec à l’intérieur.

– Y a une poussette entre les portes!

En effet, Celia, est condamnée à rester sur le trottoir, accrochée des deux bras au carrosse de notre chère Lucie.

– Eh, fils de pute, t’as entendu? Y a une poussette entre les portes!

Le conducteur, qui a fini par relâcher son étreinte, se lève d’un bon et fait quelques pas dans le couloir.

– Qui c’est qu’a dit ça?

– Mais t’es vraiment un pauvre type!

– Essaie de faire mon boulot et puis tu verras!

Pendant que les passagers et le conducteur continuent à s’envoyer des joyeusetés à travers la figure, Celia parque comme elle peut la poussette à l’endroit réservé aux chaises roulantes.

L’orage se calme aussi vite qu’il avait éclaté, le conducteur se rassied et je peux lui demander, le cœur battant, "deux fois 1.25, pour moi et pour la fille avec la poussette". Il me dit que ça se fait pas, qu’on peut pas monter par la porte arrière et je lui réponds oui oui en me dépêchant d’aller retrouver mes deux femmes un chouia verdâtres.

– Alors, qu’est-ce qui s’est passé? J’entendais pas bien depuis devant...

Mais le conducteur est de nouveau debout au milieu du couloir:

– Je sais pas si vous avez compris, mais c’est le bébé dehors et la poussette pliée!

Je prends Lucie dans mes bras, je m’assieds sur le seul siège de libre et quand Celia commence à regarder comment elle pourrait bien plier, avec tous ces gens autour, notre imposante poussette indestructible – merci Jean-Jacques de nous avoir offert un tank! –, je lui fais signe que je crois que ça va très bien aller comme ça.

Je respire un bon coup et je donne un bec à Lucie, dans les cheveux.

dimanche 25 novembre 2012

Le geste du calligraphe

Une note, de 2010:

"Quand j’ai fait le parallèle avec la calligraphie, Gustavo a insisté sur la préparation, sur le temps que mettait le calligraphe à broyer le charbon pour préparer l’encre, sur la concentration qu’il mettait dans cette action qui n’avait en définitive plus de but, même pas celui de préparer l’encre, cette action qui lui permettait de mettre petit à petit sa pensée à l’écart et de libérer le geste, ce geste dont il avait une vague idée mais qui allait jaillir de lui-même."

samedi 24 novembre 2012

Sois content d'être né

– Si on rencontre quelqu’un qui ne se considère pas chanceux d’être né, il faut lui dire: "Sois content d’être né!" Je suis content que tu sois né et j’ai envie que tu vives un jour de plus pour pouvoir profiter de ta présence.

vendredi 23 novembre 2012

Décidément, on s'embourgeoise

En descendant du bus, sur Rivadavia vers les 7500, on s’est tout de suite retrouvés cinq ans en arrière, en train de chercher une longue table et six chaises, en pin, à vernir nous-mêmes. Il faut dire que, depuis, on n’avait pas eu plus de raisons que ça de remettre les pieds dans le coin.

Là, c’était le bistrot où on avait mangé un truc et devant lequel on avait eu une prise de tête métaphysique au sujet du genre d’assiettes qu’il fallait qu’on achète. Celia penchait pour des assiettes en plastique, moi pas vraiment: ça faisait un poil trop pique-nique pour une année et demie deux ans. Une année et demie deux ans...

Mais oui, un peu plus loin, au milieu du bloc, c’était justement le magasin où on avait acheté notre table et nos chaises. Le proprio, bon vendeur, se rappelait nos têtes, et moi, si j’avais beaucoup moins l’impression qu’il allait nous arnaquer qu’il y a cinq ans, c’était surtout parce qu’il y a cinq ans, j’avais l’impression tout le monde avait vraiment très très envie de nous arnaquer.

Une semaine plus tard, quand on a vu notre belle bibliothèque contre notre mur, on s’est dit que, cette fois, on avait bien fait de demander au patron combien ça couterait de passer un coup de verni avant qu’il nous la livre. 100 pesos. Ça va, ça fait partie des petits luxes qu’on peut s’offrir. Y a pas, décidément, on s’embourgeoise.

mercredi 21 novembre 2012

Quelques exercices d'étirement

Ce matin, comme souvent, le réveil est difficile: l’entier du monde qu’il faut réapprivoiser après une nuit à se balader ailleurs, ce contrôle à retrouver, cette absence de contrôle à admettre. Et puis, petit à petit, à chaque tour du lac au milieu des pelouses du parc Centenario, l’idée fait son chemin suivant laquelle le monde est très bien comme il est, qu’il fonctionne en harmonie, que je fais partie de cette harmonie et que, par conséquent, je n’ai pas beaucoup à m’en faire.

Après la demi-heure d’assouplissement, c’est donc baigné d’une grande sérénité que je donne un coup de main à mon cher ami Rodo pour filmer les quelques exercices d’étirement qu’il veut mettre sur YouTube et sur Facebook. Il faut trouver un endroit sans trop de lumière pour son vieux Kodak et prendre soin de bien bloquer le trépied qu’il a acheté pour 25 pesos – Si, je t’assure, 25 pesos! – à la brocante du dimanche autour du parc. Je dois lui faire signe à la fin de la première, de la deuxième et de la troisième minute: tous les professionnels s’accordent sur le fait qu’il ne faut pas dépasser trois minutes pour un film de présentation sur Internet.

Du premier coup, très concentré, Rodo montre ses trois exercices en se fendant de quelques commentaires laissant sous-entendre qu’il connaît parfaitement son affaire. Moi, un peu inquiet, je regarde le soleil en train de poindre dangereusement au-dessus des frondaisons qui ont survécu à la tempête d’il y a deux semaines, je me penche au niveau de l’appareil pour constater que tout est en ordre et je lève trois doigts au ciel: Rodo termine son intervention avec un sens consommé de la synthèse et j’appuie sur bouton pile au moment où le bâton qui lui sert à montrer ses exercices est parfaitement horizontal. C’est paqueté: 3 minutes 22.

La responsabilité de mes fautes

Une note, de 2009:

"L’avantage des vies précédentes du bouddhisme: ne pas porter sur soi l’entier du poids de ses fautes tout en pouvant s’en attribuer la responsabilité (donc la responsabilité entière d’un changement)."

mardi 20 novembre 2012

Non, fini, plus de livres!

– L’autre fois, quand tu disais qu’il fallait encore étudier beaucoup, je me suis dit: "Non, fini, plus de livres!" Et puis, en y repensant, je me suis rendu compte qu’on pouvait aussi étudier en vivant, en s’observant en train de vivre.

– Oui, absolument, assez de livres! Mettons-nous dans la vie!

lundi 19 novembre 2012

Arriver au bout de mes doigts

Une note, de 2010:

"Je ne suis pas dans mon état habituel. Je ne sais pas exactement ce qui se passe, c’est ni agréable, ni désagréable, à peine un peu inquiétant, à peine un peu intrigant. L’impression que mes doigts tapent tout seuls, tapent en dehors de moi, qu’il faut que je fasse un effort pour arriver jusqu’au bout de mes doigts, pour arriver à leur point de contact avec les touches du clavier ou, non, pour que je sente avec précision l’endroit où mes doigts se séparent du clavier, l’endroit qui est le clavier et l’endroit qui est mes doigts, comme si j’étais un peu moins sûr des limites de mon corps, comme si j’étais un peu moins sûr qu’il y avait mes doigts d’un côté et le clavier de l’autre."

dimanche 18 novembre 2012

Notre regard sur le monde

Une note, de 1999:

"Nous sommes tous libres de choisir notre regard sur le monde ; ce n'est pas la conscience de cet état de fait qui nous manque, mais le courage d'en tirer toutes les conséquences."

samedi 17 novembre 2012

Un jeu en moins

Périodiquement, ma barbiche s'allonge et se raccourcit. Ces derniers jours, elle a échappé de justesse à la tondeuse pour que Lucie puisse continuer à s'y accrocher des deux mains.

– C'est vrai, je me suis dit que ça lui aurait fait un jeu en moins...

vendredi 16 novembre 2012

Le ridicule de mon ridicule

Je me rends compte à quel point l'image que je me fais de mon propre ridicule – pauvre petit qui se donne tellement de peine pour ses gentils romans – est ridicule, à quel point je la renforce en essayant de la surmonter alors qu'il suffirait de regarder ailleurs ou, mieux, de regarder à travers.

jeudi 15 novembre 2012

La réalité des choses

Une note, de 2010:

"Hier soir, Gustavo parlait du problème de l'attachement aux idées, de Nagarjuna qui avait tranché la question de la réalité des choses – est-ce que les choses sont réelles ou est-ce que les choses sont une illusion? – en répondant à sa manière, c'est-à-dire en disant que non si on lui disait que oui et que oui si on lui disait que non, pour que ses interlocuteurs ne s'attachent pas à leur pensée, ne s'attachent pas à leur croyance, même pas à ça, non, même pas à ça. Mais quoi penser, alors, du “tout arrive pour une raison”, du “tout est causal”? Là, je crois que c'est de nouveau la raison qui a pris le dessus et ce n'est pas comme ça que je vais répondre à ce genre de questions. La leçon est plus dans le détachement en soi que dans ce dont on se détache."

mercredi 14 novembre 2012

Un peu d'air qui bouge

Comment est-ce qu'un peu d'air qui bouge – des mots – peut faire autant de mal, autant de bien?

À chaque fois que des paroles portent, se rappeler ça: un peu d'air qui bouge, c'est tout.

mardi 13 novembre 2012

Hector

Hector a quatre enfants, une fille, un garçon, une fille, un garçon. Sa femme est morte quand la dernière avait un an et, depuis, il a dû se débrouiller comme il pouvait. Au début, il brûlait les repas, il n'arrivait pas à amener les enfants au collège et il conduisait le taxi de sa compagnie avec sa petite assise à côté de lui. Un jour, il a demandé à Dieu de l'aider et tout s'est mis en place.

Maintenant, il travaille de 18 à 6 heures, il prépare le petit-déj, il mange avec ses enfants, amène les deux petits au collège du matin, se fait un maté, regarde le journal télévisé du matin, va acheter de quoi manger à midi, prépare le repas, va chercher les petits au collège, mange avec tout le monde, va amener les grands au collège de l'après-midi, fait un bout des devoirs avec les petits, va se coucher vers les 13 heures jusqu'à ce que son collègue, avec qui il partage la voiture, vienne le chercher vers les 17 heures.

L'année dernière, sa deuxième, qui a une très belle voix, a chanté comme soliste dans un concert à l'église. Quand elle a pris le micro, elle a dédié sa prestation à son papa, Hector, qui le mérite et qui – comme Celia et moi sur sa banquette arrière – avait les larmes aux yeux.

lundi 12 novembre 2012

La voix de ma raison

Une note, de 2010:

"Comprendre ce qui m'arrive, mieux comprendre ce qui m'arrive, est aussi un outil, un outil très utile pour apaiser ma raison, pour tranquilliser ma raison quand elle fonctionne, mais comme la tranquillité ne me viendra pas de ma raison, ce n'est qu'un pas intermédiaire, une manière pour que ma raison ne se glisse pas entre le monde et moi, pour que ma raison ne fasse pas un acte d'existence démesuré, n'appelle pas mon attention en devenant opaque entre le monde et moi.

Bien sentir que ce sont deux chemins parallèles: donner un autre type de nourriture à ma raison et apprendre à me passer d'elle. Je sais que ce n'est pas par la raison que je vais arriver à ce que je cherche, mais je sais aussi que je ne peux pas me passer de ma raison comme ça, qu'elle est ancrée trop profondément en moi, que cet état de choses fait partie de ce que je suis en ce moment.

Apprendre à reconnaître ma raison, apprendre à écouter quand elle me parle, à discerner sa voix pour savoir que c'est elle qui me parle, pour savoir d'où elle me parle, pour savoir d'où je me parle. Au moins, ne pas lui laisser me raconter n'importe quoi: savoir qu'elle est là, qu'elle fait partie de moi, mais ne pas lui donner trop de place, ne pas lui donner trop d'importance."

dimanche 11 novembre 2012

Ce que tu vis

Une note, de 1999:

"Il a dit:

– Empoigne solidement la corde de ton passé, empoigne celle de ton futur. Tire-les fermement à toi, les pieds plantés dans le sol. Tu découvriras alors ce que tu vis."

samedi 10 novembre 2012

Hashtag #8N

L'expression "atar con alambre" – attacher avec du fil de fer – résume à elle seule ce génie de l'improvisation si particulier qui est celui des Argentins. Exemple:

Hier, le fameux 8 novembre a vu se réunir plusieurs centaines de milliers de personnes dans les rues de Buenos Aires, d'une bonne partie de l'Argentine et de quelques grandes villes d'Europe, d'Asie et d'Amérique, pour protester contre la politique de notre chère Cristina de présidente et, surtout, contre son éventuelle ré-réélection grâce à un bricolage de la Constitution par la majorité au pouvoir.

Le gouvernement ayant interdit l'usage de l'espace aérien aux médias indépendants, ceci afin d'éviter que soient prises des images aériennes permettant d'évaluer la participation réelle aux manifestations, des bloggers inventifs ont monté une caméra GoPro sur un hélicoptère télécommandé, l'on fait se balader au-dessus du carrefour de Córdoba et de la 9 de Julio et ont balancé le résultat sur YouTube.

Voici comment un bon père de famille, veillant amoureusement sur le sommeil de sa chère petite Lucie, a pu suivre en temps réel sur Twitter – hashtag #8N – le déroulement des événements et mettre des images sur les klaxons et autres bruits de casseroles entendus le long de l'avenue juste en bas de chez lui.

vendredi 9 novembre 2012

Il se passe tout autre chose

Conscience nette, tout d'un coup, en cherchant le sommeil, qu'il se passe en fait tout autre chose, que mes efforts pour que mes romans soient publiés, pour que mes traductions soient publiées, que tous mes questionnements sur où vivre et que faire de ma vie cachent en fait autre chose, que ce que j'apprends, je l'apprends à des niveaux que je commence à peine à appréhender.

jeudi 8 novembre 2012

On a tous le même âge

– Si on part du jour de notre mort, on a tous le même âge: aujourd'hui peut être notre dernier jour, ce soir peut être notre dernier soir.

mercredi 7 novembre 2012

Faire une place à la mort

Une note, de 1999:

"Le vrai temps de la vie est celui de la mort. De son acceptation totale. De la place qui lui est faite. C'est reconnaître entièrement sa propre peur de la mort et lui faire une place bien à elle (à la peur, à la mort) dans chacune des secondes de sa propre existence."

mardi 6 novembre 2012

C'est là que je suis bien

C'est là que je suis bien, c'est là que je suis le mieux.

Ce qui viendra viendra, ce qui est venu n'est plus.

C'est là que je suis bien, c'est là que je suis le mieux.

lundi 5 novembre 2012

Un chocolat pour un peso

– Ça fait 42.

Je passe à la caissière du cinoche un billet de 100 pesos.

– Deux pesos, vous auriez?

– Non. Cinq, ça t'est utile?

– Non, c'est gentil. Ça vous va si je vous donne un chocolat à la place d'un peso?

– Non.

Un moment d'attente de chaque côté du guichet. Dans les supermarchés, des fois, le coup du bonbon, c'est pour dix centimes, voire vingt. Mais un peso, voire deux, faut quand même pas pousser.

– Bon, de toute façon je dois vous les donner, alors...

Après mon café au Martinez – j'ai une bonne demi-heure d'avance pour mon James Bond – et grâce à la monnaie que m'a rendue la serveuse, je repasse à la caisse pour proposer d'échanger cinq billets de 2 contre un de 10. Ma copine aux chocolats a pris sa pause, mais sa collègue, d'abord un peu suspicieuse face à cette étrange manoeuvre, ne se fait pas trop prier.

Alors, le coeur léger, fier de ma bonne action, je vais retrouver 007 pendant que la caissière étudie attentivement chacun de mes billets de 2 avant de les ranger avec les autres dans son tiroir.

dimanche 4 novembre 2012

L'absolu à l'image de l'homme

Dieu, c'est l'absolu à l'image de l'homme. Il faut pousser l'égocentrisme jusque-là pour se rendre compte à quel point ce qu'on peut imaginer est limité par ce qu'on croit être.

samedi 3 novembre 2012

Dans la confiance du moment

Une note, de 2010:

"Hier soir, en allant à Villa Adelina au concert de Gonzalo, j'ai compris quelque chose dans les rues froides d'automne, au milieu de ces odeurs de fumée et de froid qui me rappelaient celles des villages de montagne.

Le mouvement habituel aurait été celui du regret, le regret de ne pas être là-bas, de ne pas être là-bas plus souvent, mais là, je me suis dit que c'était à l'envers – es al revés comme dirait Gustavo –: l'important, c'était la sensation, c'était ce que je vivais à ce moment-là, ce n'était pas ce qui produisait la sensation, ce n'était pas une sensation qui devait être comparée à une autre, un lieu qui devait être comparé à un autre, l'important c'était la sensation dans ce qu'elle était, dépourvue de la sécurité d'un support – un lieu, une femme, une musique – qui renforcerait la probabilité que je l'éprouve de nouveau, la sensation dans la confiance du moment.

Je pouvais sentir cette sensation parce que j'étais moi et je pourrai peut-être la sentir de nouveau en étant de nouveau moi, ou peut-être pas, mais ça n'enlevait rien à la sensation du moment, ça ne rajoutait rien non plus."

vendredi 2 novembre 2012

La colère est un trésor

– La colère est comme un trésor: il ne faut pas trop la montrer aux gens, sinon ils pourraient nous la voler. Elle fait partie des éléments dont on a besoin pour croître.

jeudi 1 novembre 2012

Accepter en connaissance de cause

Une note, de 2010:

"Je sais que la solution est dans la lucidité, qu'elle ne peut pas être ailleurs. Je sais que la lucidité mène à l'acceptation, que ce n'est pas possible d'accepter vraiment si on ne sait pas exactement ce qu'on accepte. On ne peut accepter qu'en connaissance de cause. Voir ce que je vois chez moi se double de tout ce que je vois chez les autres – donc de ce que je vois chez moi – d'une manière exponentielle, heureusement que c'est aussi valable pour les bonnes choses, valable pour la générosité et pour la joie de vivre."

mercredi 31 octobre 2012

Ce que j’essaie de construire

Une note, de 2007:

"La vie est beaucoup plus que ce que j’essaie de construire pour me rassurer."

mardi 30 octobre 2012

Une tout petite partie du résultat

– Celui qui n'est pas fixé sur son but peut travailler avec des moyens inadéquats: il sait que son action ne constitue qu'une toute petite partie de ce qui mène au résultat.

lundi 29 octobre 2012

Les objets travaillent pour moi

Une note, de 2010:

"Une fois de plus, de la peine à faire une seule chose, par exemple écrire. J'ai lancé une lessive avec quelques autres en attente pour être sûr que ça avance. De nouveau ce besoin d'avoir des objets qui travaillent pour moi – la machine à laver, l'ordinateur qui télécharge –, comme si ça me donnait la possibilité de faire plus de choses, d'avancer plus vite, d'arriver plus vite là où je voulais arriver. Mais est-ce que ça me permet vraiment d'arriver plus vite? Est-ce que ça me permet d'aller plus loin? Est-ce que c'est vraiment le but d'arriver plus vite et plus loin?"

dimanche 28 octobre 2012

Une bénédiction

Une note, de 2010:

"En arrivant tout près de l'adresse que j'avais sur mon papier, j'ai demandé à des jeunes qui étaient là devant une maison si c'était bien là le concert. Un des types m'a dit que non, que ce n'était pas là, mais que je pouvais seulement entrer, oui, il m'a pris par l'épaule, entre, il y a là un pasteur et il va te faire une bénédiction, et il m'a présenté aux vingt personnes qui étaient présentes en disant que c'était un miracle, que je cherchais le concert et que mes pas m'avaient amené là.

Le type m'a fait fermer les yeux, il m'a posé une main sur la tête et une autre sur le coeur et m'a fait répéter des trucs autour de Jésus et de Dieu, des trucs que j'ai répétés de plus ou moins bon coeur en faisant mon possible pour me laisser aller à ce qui se passait, pour laisser de côté cette impression qu'on m'imposait quelque chose avec lequel je n'étais pas sûr d'être si d'accord que ça.

J'aimais bien ce petit clin d'oeil du moment, de tout ce trajet que j'avais fait jusqu'au fond de la banlieue pour me retrouver dans cette maison vide avec juste une télévision et une chaîne hi-fi qui s'était mise à faire passer une jolie musique au milieu de la célébration."

samedi 27 octobre 2012

Laisser le livre guider mes pas

Une note, de 2010:

"Garder à l'esprit que le livre, que l'histoire est un produit secondaire, un produit accessoire. Le livre prendra forme s'il doit prendre forme de livre. L'histoire prendra forme d'histoire si elle doit prendre forme d'histoire, ou de poème, ou d'image, ou d'une seule phrase.

C'est là que réside l'importance de la forme: dans le fait que c'est le texte lui-même qui choisit sa forme et qui la choisit en cours d'écriture, qui la révèle tout comme il révèle la trame de l'histoire qui est en train d'être racontée.

C'est le même type d'intuition qui peut guider mes pas dans la ville ou non. Avec l'avantage de n'avoir qu'à m'assoir devant mon écran pour être dans la ville, avec le désavantage de ne pas avoir de ville autour – mais si, la ville est là, mais elle est toujours la même, immobile."

vendredi 26 octobre 2012

Une seule place de prise

Dans tout le cinoche, une seule place de prise: exactement celle que m'avait donnée la caissière.

Du coup, je m'assieds ailleurs, un rang derrière, un peu sur la gauche.

Le type change de place et s'assied un rang derrière moi, un peu sur la droite.

Deux personnes arrivent et me font comprendre que l'une d'elles aimerait bien s'asseoir pile à ma nouvelle place. 

– Tu veux vraiment t'asseoir là?

– Euh, oui. 

– Pas de problème, je vais m'assoir ailleurs. 

Et je vais à la place que m'avait donnée la caissière, enfin non, juste à côté, histoire de ne pas être trop près du petit couple qui vient de virer du fauteuil que je m'étais stratégiquement choisi.

jeudi 25 octobre 2012

La richesse intérieure

– Tu sais, la richesse intérieure, ça finit toujours par se matérialiser à l'extérieur: si tu fais ce qu'il y a à faire, la vie te donne le soutien nécessaire, le travail suffisant pour subvenir à tes besoins.

– C'est drôle, jusqu'à présent, je voyais seulement ça dans l'autre sens: ce que tu as autour de toi comme reflet de ce que tu es, l'extérieur qui montre l'intérieur et pas l'intérieur qui prend forme à l'extérieur.

– Ben oui: ça marche dans les deux sens!

mercredi 24 octobre 2012

mardi 23 octobre 2012

Une sculptrice

Une note, de 1998:

"Le monde étrange des arts plastiques et visuels possède quelques représentants originaux. Telle cette sculptrice dont personne n'a jamais vu la moindre oeuvre et qui promène d'exposition en exposition son corps qualifié par les galeristes de plutôt bien dessiné: il lui suffit de s'arrêter quelques secondes devant une sculpture pour qu'elle soit instantanément entourée d'une nuée de mâles aux intérêts diffus.

D'aucuns se permettent d'insinuer qu'elle n'a jamais rien sculpté de sa vie mais que cela ne constituait en aucun cas un problème vu que ce n'était pas là la chose principale qui intéressait les galeristes. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes: elle peut continuer à promener son corps d'expos en expos et les galeristes en question peuvent continuer à lui demander, sans trop y croire, des photos de ses oeuvres."

lundi 22 octobre 2012

Roberto

Roberto, son taxi, c'est aussi son magasin. Quand on s'assied, c'est Gustavo qui m'a raconté, il nous passe une liste avec différentes marques de parfum et, c'est ça qui nous intéressait avec Celia, des purificateurs d'eau, indispensables ici pour enlever ce goût de chlore qui s'accumule de jour en jour au fond de la bouche.

Le fait que Roberto ait plutôt l'air d'être un bon type rend le blâme un peu moins difficile, surtout quand on se rend compte que le filtre ne filtre pas vraiment, que le goût de chlore reste à peu de chose près le même et que le seul conseil qu'il nous donne quand je l'appelle en urgence est de faire couler l'eau un peu moins fort, parce que notre robinet a quand même beaucoup de pression et que le filtre n'a pas le temps de filtrer.

Cet été, pendant qu'on était loin, nos sous-locataires ont dû maltraiter le levier du connecteur parce qu'il s'est mis à faire une jolie petite fontaine qu'on se prend en général en pleine figure quand on essaie de faire passer l'eau par le filtre. Appel à Roberto, venue de Roberto, réparation de fortune parce que ça, non, il a jamais vu en passé vingt ans de travail avec cette marque. Absolument, il va voir ce qu'il peut faire: il nous rappelle dès qu'il a la pièce.

Mais il ne nous rappelle pas et, comble de malchance, sa petite réparation maison a bloqué le connecteur en position filtre, donc, plus possible de faire la vaisselle ou de se laver les mains à la cuisine.

Deux semaines plus tard, nouvel essai:

– Ok, je passe demain en fin d'après-midi, dès que j'ai une course près de chez vous. Je vous prête une pièce que je prends sur un filtre à moi pendant que j'essaie de réparer l'autre, parce que, tu sais, avec les restrictions d'importation, ces pièces-là, elles entrent plus.

– Je suis au courant: je suis déjà passé à la quincaillerie du coin. Mais... Il était pas censé être argentin, ton filtre?

– Le filtre, oui, mais pas cette pièce-là.

Roberto débarque en fin de dimanche avec une proposition nouvelle étant donné que son fils utilise pour des démonstrations le connecteur qu'il pensait nous prêter: il est d'accord de nous en vendre un qu'il a pris sur un de ses filtres neufs. Ça fera 200 pesos.

– Tu trouves pas que ça fait un peu beaucoup?

– C'est toi qui vois: moi, j'essaie juste de t'arranger.

– Mais le connecteur que t'embarques, tu le répares et t'en fais quoi?

– Je peux te le ramener si tu veux...

– À quoi tu veux que ça nous serve? Et puis, il coûte combien le filtre? 

– Quand tu l'avais acheté, 650. Maintenant, 800.

– Donc, ce petit connecteur, il fait le quart du filtre.

– C'est que, je t'ai dit: ces pièces, elles entrent plus. Et puis t'as qu'à faire taxer les gens qui sont restés chez toi...

– Mais, toi, on t'appelle, on te rappelle, tu viens pas...

– Tu vois, ma femme a le cancer, alors je cours entre l'hôpital et le boulot... Et puis, là, si tu trouves que ça a trop le goût de chlore, c'est parce qu'ils en mettent de plus en plus dans le réseau. Alors, comme je t'ai dit, t'as qu'à faire couler un peu moins vite – comme ça, là, pas plus vite – et puis tu peux aussi mettre l'eau un moment au frigo: moi, c'est ce que je fais.

– Une petite facture?

– Comment ça, une facture?

– Ok, ok: voilà tes 200 pesos. De toute façon, ce filtre, on va plus en avoir besoin longtemps.

– Ah oui, vous partez?

– Ouais, on retourne en Suisse: on en a vraiment super marre des plans du genre. Et puis, bon, c'est surtout pour la petite: un peu plus de verdure, du bon air, parce que la grande ville...

– Mais tu sais, ici, c'est comme ça: ils te changent tout le temps les règles et des fois tu dois assumer des trucs où t'es pour rien. C'est pour ça que les gens d'ailleurs, en général, ils ont un peu de peine à s'habituer...

– Allez, c'est bon. Bonne suite, bonne chance à toi et bonne chance à ta femme avec son cancer!

– À toi aussi. Et puis, alors... bon retour!

dimanche 21 octobre 2012

Un mantra personnel

"Performance is maximized when goals seem to be unachievable."

Voilà le "mantra personnel" d'un de mes nouveaux contacts sur Linkedin.

samedi 20 octobre 2012

Le but en moins, le risque en moins

Dès que je me débarrasse de l'idée de but à atteindre, par exemple de pouvoir négocier le contrat pour ma traduction de Veneno, toutes les angoisses disparaissent assez vite.

Ce qui doit se faire se fera, pas comme jusqu'à il y a peu dans une version passive et attentiste, mais dans une version active, enfin persuadé que je ne risque, au fond, pas grand-chose.

vendredi 19 octobre 2012

Donne-moi trois pièces de deux

Un peu en avance chez le kiné, je vais prendre un café au Querido Gonzalez, juste à côté de la place Cortázar. Ça me coûte 14 pesos, je donne à la serveuse deux billets de 10 et je l'entends dire au type à la caisse:

– Donne-moi trois pièces de deux.

Si elle croit que ça va être aussi facile que ça de se faire du pourboire en plus, elle se fourre le doigt dans l'oeil jusqu'au coude! J'embarque les trois pièces qu'elle me rend avec l'addition et je mets une pièce de un à la place.

C'est en sortant du café que je me suis rendu compte à quel point je me compliquais la vie pour pas grand-chose: 60 centimes de pesos, au cours du dollar blue, ça fait même pas 10 centimes suisses.

jeudi 18 octobre 2012

Un vague reflet de ce qui nous relie

Drôle d'impression en voyant toutes ces têtes, tous ces curriculums, toutes ces vies étalées sur Linkedin: comme si ces réseaux sociaux essayaient de recréer, à leur manière, ce lien fondamental qui nous rassemble dans un seul être. Vague reflet de ce qui nous relie en profondeur ou prise de conscience progressive de ce lien, le verre à moitié vide, le verre à moitié plein.

mercredi 17 octobre 2012

Une oeuvre d'art minuscule

Une note, de 2010:

"Ce matin, la méditation a été plus difficile. J'ai bien cru que j'allais arrêter au milieu, quand j'étais vers les 100, mais la volonté dont j'ai eu besoin pour continuer quand même m'a aidé à comprendre d'autres choses, par exemple le prix à donner à chaque respiration, le soin à lui donner, comme une oeuvre d'art qui prend place et qui disparaît, une oeuvre d'art minuscule, dont je suis le seul témoin et qui prend l'entier de la place."

mardi 16 octobre 2012

La progression dans la lucidité

Une note, de 2010:

"Gustavo parlait du fait que si on pouvait vraiment se voir en face, tel qu'on est, on se suiciderait. C'est pour ça que c'est très important, en même temps qu'on fait progresser sa lucidité, de faire progresser sa certitude qu'il y a quelqu'un, Bouddha, dans ce cas-là, qui nous aime tels qu'on est. Parce que c'est vrai que la progression dans la lucidité, suivant comment, c'est quand même passablement déprimant."

lundi 15 octobre 2012

Un bol de thé trop plein

Un jour, au Japon, un maître réputé pour son savoir et pour la complexité de ses sermons s'en va parler dans un temple reculé, rempli de paysans illettrés. Par hasard, un de ses amis de l'université est aussi dans la salle. 

Alors que l'ami peine à suivre le développement du maître, il voit les villageois qui, de temps en temps, hochent de la tête: ils doivent certainement, se dit-il, faire semblant de comprendre par courtoisie.

À l'heure du thé, l'ami demande au maître s'il pense que ces paysans ont compris quelque chose à son sermon étant donné que lui-même, malgré toutes ses études, n'est pas sûr d’avoir saisi toutes les subtilités.

Le maître lui sert du thé et remplit son bol jusqu'à le faire déborder.

– Pour pouvoir écouter l'autre, il faut d'abord se vider de son propre égo.

dimanche 14 octobre 2012

La date de ma mort

Au réveil, comme ça, tout d'un coup, j'ai vu la date de ma mort: le 14 août 2041.

Honnêtement, j'espère que je serai encore là pour vérifier.

samedi 13 octobre 2012

Par-dessus son fil

Pendant une de nos balades matinales dans le parc Rivadavia, je prends Lucie en photo devant la statue de Bolivar, le sabre au clair sur son cheval fougueux.

Un peu plus loin, j'arrête notre poussette à quelques mètres d'un Japonais qui saute, à pieds joints, par-dessus un fil tendu à hauteur de hanche entre deux piquets du genre de ceux qu'on emploie, chez nous, pour les enclos des vaches.

Il me fait un grand sourire et il se rapproche: il a 70 ans et il fait du kung-fu sur Canning et Corrientes. Il se tape sur le ventre:

– Ça maintient!

vendredi 12 octobre 2012

Des manifestations de la vie même

– Les personnes qui nous entourent ne sont pas là pour notre bien-être, elles sont des manifestations de la vie même.

jeudi 11 octobre 2012

Au carrefour de Carabobo

Au petit matin, histoire que Celia puisse faire un semblant de grasse matinée dominicale, j'ai embarqué Lucie pour un grand tour en poussette.

– Tu vois, tous ces gens qui attendent le bus, ils ont dansé toute la nuit, ceux qui mangent leurs croissants dans les bistrots aussi!

En arrivant sur Rivadavia, j'ai hésité un moment. À gauche? À droite? À droite, jusqu'à Carabobo: vingt blocs, ça devrait largement suffire pour que la petite pique un somme.

Quand j'ai vu le bus de la ligne 1 arrêté au milieu de l'avenue, la voiture de flics qui déviait le trafic sur Carabobo, je me suis dit qu'en effet, il y avait moins de circulation que d'habitude, même pour un dimanche matin.

Le bus avait tout le devant défoncé. Dix mètres avant, il y avait une moto par terre. Encore dix mètres avant, une grosse tache rouge: une poubelle orange était posée à l'envers pour la protéger des voitures qui arrivaient en sens inverse. Une autre moto était arrêtée sur le côté de l'avenue.

J'ai fait le tour du carrefour et je suis revenu le long de Rivadavia sur le trottoir d'en face. Un type ouvrait son kiosque à fleurs, un flic mesurait les distances entre l'avant du bus et le passage clouté, j'ai regardé Lucie en train de dormir dans sa poussette et je me suis mis à pleurer.

– C'est vrai qu'on va tous mourir, même toi.

Alors j'ai sorti mon iPod pour prendre une photo d'elle avec son petit bonnet bleu Lovely: le bruit du déclencheur l'a réveillée. Elle m'a fait un vague sourire et puis elle s'est rendormie.

mercredi 10 octobre 2012

Temps perdu

Une note, de 1998:

"Je veux occuper mon temps à la recherche de ce que je suis en train de perdre."

mardi 9 octobre 2012

Les raisins de Wittgenstein

Une note, de 2010:

"Penser à Wittgenstein qui explique que même si ce qui est bon dans un gâteau, c'est les raisins secs, un gâteau est très différent d'un sac de raisins secs."

lundi 8 octobre 2012

Nos désirs sont un trésor

– Nos désirs et nos passions sont illuminés par Bouddha, ils sont un trésor qui nous permet de comprendre les autres par ce que nous avons de commun, une manière d'entrer en connexion avec eux.

dimanche 7 octobre 2012

Prendre le temps des visages

Une note, de 1998:

"Laisser le regard prendre son temps sur les autres personnes du bistrot, l'oreille prendre son temps pour démêler les voix. Laisser à chacun sa vie. La possibilité de sa vie. Prendre le temps de tous les visages. Pas seulement de ceux des jolies filles."

samedi 6 octobre 2012

C'est qu'il n'y a rien à découvrir

Comme toujours, à la fin, ce qu'il y a à découvrir, c'est qu'il n'y a rien à découvrir. Tout était déjà là, nous étions déjà parfaits mais nous ne nous en rendions pas compte. Tous les éléments de notre vie étaient là pour quelque chose, ils avaient tous une raison d'être, même ceux qui semblaient ne pas avoir de sens.

vendredi 5 octobre 2012

Le chemin de la compassion

Cette semaine de mantras m'a appris en particulier une chose à travers l'énervement des autres et celui de Gustavo: le chemin de la compassion est le chemin de la compréhension parcouru dans l'autre sens.

La compréhension: la vie est souffrance, la souffrance vient du désir, le désir vient de l'égo, l'égo vient notre ignorance qui nous fait croire que nous sommes des personnes séparées les unes des autres.

La compassion: derrière la colère, il y a l'égo, derrière l'égo, il y a le désir, derrière le désir, il y a la souffrance. C'est en reconnaissant l'autre dans sa souffrance et en osant plonger dans la mienne que nous pouvons nous retrouver en contournant nos égos.

jeudi 4 octobre 2012

Lustrer le souvenir

Une note, de 1998:

"Lustrer le souvenir pour qu'il revienne avec plus de force, le rendre faux pour mieux le garder."

mercredi 3 octobre 2012

La phrase de l'année

Dans la vitrine d'une librairie, une petite affiche intitulée sobrement "Phrase de l'année" (la citation est d'un certain Émile H. Gauvreay):

"Nous avons construit un système qui nous persuade de dépenser l'argent que nous n'avons pas pour des choses dont nous n'avons pas besoin afin de produire des impressions qui ne dureront pas chez des personnes qui n'ont pas d'importance pour nous."

mardi 2 octobre 2012

Le dollar blue

Le dollar officiel est à 4 pesos 70, le dollar officieux – le de plus en plus fameux dollar blue – autour des 6 pesos 20. Le calcul est vite fait et c'est sans trop se faire prier qu'on a suivi Danielle dans une petite officine à deux blocs de chez elle.

La demoiselle qui nous a ouvert la porte à peine on avait appuyé sur la sonnette nous a précédé avec un grand sourire et s'est glissée derrière un comptoir en contreplaqué. Danielle prend les opérations en mains:

– Oui, j'ai appelé tout à l'heure: ça serait pour deux mille. Deux mille, c'est bien ça?

– Oui oui.

– Deux mille. C'est possible?

– Bien entendu: suivez-moi.

On passe une porte en verre que notre banquière improvisée ne prend même pas la peine de refermer et on se retrouve dans une pièce des plus dépouillées au milieu de laquelle trône un bureau entouré de trois fauteuils en cuir sur lesquels nous prenons place, enfin, non, pas Celia: elle préfère rester debout à cause de Lucie qui pend à son ventre et qui risque de faire entendre avec vigueur son profond désaccord. C'est qu'elle a du caractère, la petite.

Je pose nos deux liasses de mille sur la table, la demoiselle les compte, tapote sur sa calculatrice et nous annonce que ça va nous faire 12'480 pesos.

– Ça va comme ça?

– Tout à fait.

Elle pose les liasses dans un passe-plat miniature bricolé dans un coin de la pièce et la caissette avec nos dollars disparait dans les hauteurs.

– Ah, nos sous sont partis... Bon, merci, on s'en va, bonne fin de journée! Non, c'est pour rire. Comment ça s'appelle, ce truc? Un bancomat?

– D'une certaine manière, oui.

Trente secondes plus tard, nos pesos arrivent.

– Des tas de mille?

– De cinq mille, ça ira.

La fille se met à les compter devant nous et nous, on compte avec elle. Vu que tout a l'air parfaitement en ordre, on empoche les liasses, la moitié chez Celia, l'autre moitié chez moi, et on jette un coup d'oeil au vague ticket que notre banquière nous tend: un bout du rouleau de sa calculatrice. C'est donnant donnant: je vous demande pas vos papiers, mais vous oubliez la moindre ébauche de réclamation.

– Et t'as jamais eu de problèmes?

– Non non, du tout, ça fait des mois que je fais ça et ils ont jamais essayé de me blouser. Et puis, pendant que j'y pense, un petit truc qu'on m'a donné au dernier rendez-vous des Suisses de Buenos Aires: votre billet d'avion, il faut surtout pas l'acheter sur internet. Allez dans une agence et payez cash en pesos! Le change, pour eux, c'est le change officiel. Alors, vous voyez, ça fait pas photo!

lundi 1 octobre 2012

Se considérer comme unique

– Se considérer comme unique est la meilleure manière de considérer l'autre comme unique aussi. C'est comme ça qu'on peut trouver du sens à notre vie et à toutes les vies.

dimanche 30 septembre 2012

A l'extrême sud des Caraïbes

Pour son premier voyage en métro, Lucie – tout endormie, pendue à mon ventre dans le sac bricolé par Janice – a eu la chance de prendre la place offerte généreusement par ni plus ni moins que Jack Sparrow.

– C'est très chevaleresque de votre part, merci!

– Mais c’est tout naturel!

Le rimmel épais autour des yeux, la barbiche, les bagues (en plastique), les pistolets (en bois), tout y était.

Après un trajet riche en grincements – Lucie ouvrait un oeil, des fois deux, mais a continué stoïquement sa sieste –, je me suis retrouvé à côté de l'illustre pirate dans l'escalator d'Acoyte.

– Très réussi, le costume! Tu vas au cinoche?

– Non, je fais de l'animation d'anniversaire.

– Peut-être que pour les quinze ans de la petite...

– Pas de problème: tu entres sur Facebook et tu mets piratashow.

samedi 29 septembre 2012

Une sorte de produit second

Une note, de 2009:

"L’écriture comme une sorte de religion, qui n’a rien d’autre à produire qu’une sorte de rapport au monde. Le livre serait une sorte de produit second."

vendredi 28 septembre 2012

Une assemblée matinale

Première surprise à peine touché le tarmac argentin: les employés au sol sont en pleine "assemblée". En d'autres termes, ils pourraient bien faire grève, ils se tâtent, ça peut durer entre dix minutes et quelques heures. Finalement, une gentille hôtesse de terre nous dit qu'ils se sont remis à bosser, lentement, mais remis à bosser quand même. Au pire, pour autant qu'ils ne changent pas d'avis, on risque un retard dans la livraison des bagages.

L'employé du service d'immigration met un moment à comprendre que nos résidences précaires sont échues depuis deux semaines. Est-ce qu'on vit en Argentine?

– Euh... oui. Mais, tu sais, nos résidences permanentes sont déjà arrivées chez nous, les amis qui gardent notre appart nous l'ont confirmé, si si, je t'assure!

– Désolé, faut que j'aille voir mon superviseur.

Le type, au demeurant très sympathique, sort de son box en verre, passe devant la rangée de guichets et prend tout, mais alors vraiment tout son temps avant de revenir avec une mine raisonnablement souriante.

– C'est bon, j'ai vérifié, vos DNI ont bien été émis et j'ai les nouveaux numéros. Heureusement, parce que sans ça, vous comprenez, le système, il m'aurait pas laissé continuer.

Le fonctionnaire sort un petit stylo de sa trousse, trace méthodiquement le stempel qu'il avait fait dans mon passeport avant sa visite à son chef et en fait un nouveau juste au-dessous. On peut maintenant passer aux empreintes digitales et aux photos.

– T'as vu ta gueule? T'as vraiment l'air crevé.

– Et toi, t'as vu la tienne?

– T'es sûr qu'elle vient de Suisse, ta femme? Moi, vu les yeux, je dirais plutôt de Chine... Lucie, c'est encore celle qui a l'air la plus réveillée!

Une fois arrivé au tapis roulant, les funestes prédictions de l'hôtesse de terre se vérifient: tous les containers ont été livrés sauf, bien entendu, celui avec nos bagages: le ton commence à monter entre les employés et un groupe d'Argentins qui ne doivent pas être à leur première assemblée et qui savent d'expérience que ça peut assez facilement s'éterniser.

Heureusement, les divinités syndicales sont avec nous: le tapis se peuple de nouvelles valises dont les nôtres: la noire, là-bas, l'autre noire, le sac noir, l'autre sac noir, le sac rouge, mais... Il est ouvert! Qu'est-ce qu'il y avait dedans, déjà, à part le lit de Lucie? Des petits habits pile-poil pour sa taille et quelques bonnes choses offertes par Dellon, bonnes choses qui, nous devons nous rendre à l'évidence, ont certainement dû égayer un brin cette frisquette assemblée matinale de fin d'hiver austral.

jeudi 27 septembre 2012

Une vie qui se passe

– Une vie qui se passe comme on veut a beaucoup de valeur, une vie qui ne se passe pas comme on veut est riche en enseignements.

mercredi 26 septembre 2012

Ce contact toujours déjà là

Une note, de 2010:

"En continuant ma lecture du Tolle, je suis presque au bout, j'en arrive à la question de la relation amoureuse, de ce besoin de complétude, de cette impression que je peux trouver cette complétude en l'autre, que je peux focaliser toutes mes recherches sur l'autre, tous mes doutes, mes manques, mes envies, sur cet unique point représenté par l'autre, alors que, bien sûr, la réponse n'est pas à chercher à l'extérieur, dans un autre ou un autre autre – une autre ou une autre autre –, mais est à chercher en moi, à travers la redécouverte de ce contact qui était toujours déjà là, au fond de moi. Le but n'est pas de m'unir à l'autre pour perpétuer l'espèce, mais de prendre conscience de cette unité interne qui va me permettre de ne pas renaître."

lundi 24 septembre 2012

Dans une autre vie

Tu vois, Lucie, dans le lac, c'est des petits poissons. Il y a aussi des canards, là-bas, vers les roseaux, et le soleil qui se lève.

Dans une autre vie, je me demande qui tu étais pour moi: ma maman, mon papa, mon chat... Et puis, dans la prochaine, je demande bien qui je serai pour toi.

dimanche 23 septembre 2012

Les lumières de Fontaine

Colette a décidé de mettre un peu d'ambiance à Fontaine: elle a pendu des ampoules de couleur autour du grand tilleul au milieu du préau et elle s'est mise au synthé pendant que Claude-Alain servait les brochettes, les bières et les rissoles.

Lucie, incapable de s'endormir, est restée toute la soirée à fixer les ampoules bleues, les ampoules rouges, les ampoules jaunes en faisant ces petits ohhh! d'émerveillement qui nous tirent à tous les coups une petite larme.

samedi 22 septembre 2012

Cinq heures

Une note, de 2010:

"Écrire "cinq heures", quelques lignes plus haut, me fait entrer dans un univers totalement littéraire, je ne sais pas exactement pourquoi – même si j'ai l'intuition que ça a à voir avec les chiffres en toutes lettres. C'est drôle comme il me suffit parfois de peu de chose pour passer dans le monde des mots."

vendredi 21 septembre 2012

De Montreux à Buenos Aires

Une note, de 2009:

"Hier soir, en sortant du Furaibo, je me suis laissé porter. Je pensais prendre Florida, mais j'ai continué sur la Diagonal Norte jusqu'à l'Obélisque qui me faisait de l'oeil, j'ai continué sur la 9 de Julio et je ne suis entré ni dans le premier ni dans le deuxième McDo, mais dans le troisième après avoir tourné sur Lavalle parce que ça me disait. Juste après avoir jeté mon sac en papier, je croise un mec qui me reconnaît: on se retourne, je lui fais "Hola" et lui me répond "Salut". C'était Ariel, un type avec qui j'avais bossé au Festival de Jazz de Montreux. Du coup, on va boire un pot avec des potes à lui sous les fenêtres de Sabrina Farji."

jeudi 20 septembre 2012

Main droite, main gauche

– Main droite: joie. Main gauche: tristesse. Si on unit nos mains: remerciement. Joie pour ce qui s'est bien passé, tristesse pour ce qui s'est mal passé, union et remerciement parce que tout ça constitue ma vie.

mercredi 19 septembre 2012

Sur le quai de Morges

Mais oui, c'est bien elle, en train de sortir de l'ombre du passage sous-voie, de monter tranquillement vers ce quai de la gare de Morges où j'attends mon Régional Express pour Lausanne, elle qui me fait un sourire d'abord hésitant et puis un vrai sourire: la Caudélia du Bergstamm!

Comme on a deux minutes – elle prend un autre train, juste après, pour Yverdon –, je lui résume les dernières années en trois phrases: toujours Buenos Aires, toujours les cours à l'UNIL, Lucie, quatre mois et demi, grande comme ça. Caudélia fait son résumé à elle pendant que mon train entre en gare et moi, je lui dis que j'ai justement dans mon sac orange deux exemplaires du manuscrit de mon dernier roman que je vais – quelle coïncidence! – envoyer à un concours en Suisse vu que les lettres de refus de France s'accumulent, roman qui raconte l'histoire de Dieu qu'on appelait Dieu parce que c'était le seul écrivain suisse à avoir eu le Goncourt...

– Mais c'est pour ça que ça les intéresse pas, en France!

– L'histoire de Dieu et de Caudélia qui choisit de le quitter pour sortir avec Walter Bergstamm: tu me donnes ton mail?

– Euh... oui... T'as un stylo? Bien sûr que t'as un stylo: un écrivain, ça a toujours un stylo! S'il te plaît, le train, tu attends! Voilà. T'es là encore longtemps?

– Jusqu'à mardi, ça va faire un peu juste pour se croiser...

– En effet...

– Alors: à bientôt!

– Oui, c'est ça, à bientôt! Embrasse bien tes femmes de ma part! Et... Bonne chance pour ton roman!

mardi 18 septembre 2012

Cet espace qui me faisait de la place

Une note, de 2010:

"Cet espace devant la maison de Rubén qui était tous les espaces, qui était toutes les banlieues sans forme, tous les paysages sans relief, tous les lieux de passage. Cet espace qui ne m'appelait pas par ce qu'il me montrait, mais qui m'appelait par sa présence, qui m'appelait par ma présence à lui. Cet espace qui me renvoyait en moi parce qu'il ne me proposait rien, parce qu'il m'obligeait à faire tout l'effort pour m'ouvrir à lui, cet espace qui me faisait de la place."

lundi 17 septembre 2012

Comme un calendrier de l'avent

Cet après-midi, en essayant d'expliquer à Christian ce que j'avais compris de l'idée de connaissance pour le bouddhisme, c'est l'image du calendrier de l'avent qui m'est venue: comme nous avons l'entier de l'univers en nous, chaque rencontre, chaque expérience ouvre une petite fenêtre sur ce que nous savons déjà sans savoir que nous le savons.

Du coup, le "je ne peux voir que ce que je suis" évolue vers un "je ne peux voir que ces parties de moi que j'ai déjà découvertes": l'autre, pour moi, se résume à ma collection de fenêtres ouvertes.

dimanche 16 septembre 2012

On ne peut plus écrire comme Balzac

– Évidemment, on ne peut plus écrire comme Balzac aujourd'hui!

– Ah non?

Surpris, l'auteur met un petit moment à se reprendre et puis enchaîne:

– Non, parce qu'à l'époque de Balzac, le cinéma n'existait pas, internet non plus, et que...

Etc, etc.

samedi 15 septembre 2012

Tout ce qui est humainement possible

– Notre capacité d'action est très limitée, alors il faut profiter de faire le peu qui est à notre portée!

En écoutant Okamoto Sensei parler de son engagement contre la guerre et contre les centrales nucléaires, je me suis rendu compte à quel point j'étais allé trop loin dans l'acceptation, à quel point j'avais oublié l'action.

Gustavo a pourtant toujours été clair sur ce point:

– Faites tout ce qui est humainement possible pour changer ce qui peut être changé, acceptez ce qui ne peut définitivement pas l'être. 

Dans mon enthousiasme de néophyte, je dois dire que j'avais un peu laissé de côté la première partie.

vendredi 14 septembre 2012

Ne pas entretenir la douleur

Une note, de 2009:

"Ne pas nier la douleur, mais ne pas l’entretenir."

Me séparer des gens

Une note, de 2010:

"Me séparer des gens, me séparer de ces parties de moi que représentent ses gens, peut m'aider à voir plus clair, mais ne fait pas changer les choses, vu que si les choses ne sont pas réglées, ces parties de moi vont revenir sous d'autres visages. Donc, être très attentif à ce que je fais, très attentif à ce que je laisse ou à ce que je crois laisser."

jeudi 13 septembre 2012

La glace et l'eau

– La glace peut blesser, l'eau est une source de vie. On ne peut pas vivre en dehors des désirs et des passions, mais mieux vaut qu'elles soient de l'eau que de la glace. Transformer les passions qui gênent en un trésor.

mercredi 12 septembre 2012

La rencontre de mes parents

Une note, de 2010:

"Je pense à la rencontre de mes parents, à la rencontre qui a rendu possible ma naissance. Je pense à ce qui a été nécessaire pour que ma naissance soit possible. J'essaie de m'imaginer en train de choisir ce couple-là au moment j'ai pris la décision de naître là, à ce moment-là, de ces parents-là."

lundi 10 septembre 2012

Deux pesos entre deux pêches

Une note, de 2009:

"Je viens de poser deux pesos entre deux pêches qui étaient déjà là, à côté de la tête d’un type qui dormait dans la rue. J’ai eu peur qu’il se réveille et qu’il m’agresse en croyant que je lui voulais du mal. Je crois que j’ai bien senti ce qui se passait en lui, c’est-à-dire en moi."

dimanche 9 septembre 2012

Il n'y a qu'un chemin

– Ces choses dont on croyait qu'elles nous dérangeaient font partie de notre chemin, on crée soi-même l'illusion du choix et on souffre de cette illusion: quand on chemine, il n'y a qu'un chemin.

samedi 8 septembre 2012

Parler de l'autre

Une note, de 2009:

"Toujours avoir à l’esprit que je parle de moi quand je parle de l’autre, que l’autre parle de lui en parlant de moi et que je parle de moi en parlant de l’autre qui parle de lui en parlant de moi."

vendredi 7 septembre 2012

L'homme, son fils et leur âne

Un fils demande à son père le secret pour être heureux.

– Viens avec moi au village.

Ils partent avec leur âne, le fils assis sur son dos. Les commentaires ne se font pas attendre au sujet de ce fils ingrat qui laisse marcher son vieux père.

– Tu as entendu? Viens, on rentre.

Le lendemain, ils retournent au village, mais, cette fois, c'est le père qui est sur l'âne, ce mauvais père qui ne sait pas montrer l'exemple à son fils.

– Tu as entendu? Viens, on rentre.

Nouvelle journée, nouveau tour au village, mais cette fois-ci, ces deux monstres sont tous les deux assis sur le dos de leur pauvre âne.

– Tu as entendu? Viens, on rentre.

Le lendemain, le père et le fils portent eux-mêmes leurs fardeaux en marchant à côté de l'âne: pauvres gens qui n'ont vraiment rien compris à rien...

– Tu as entendu tout ce que les gens ont dit ces derniers jours?

– Oui.

– Tout le monde aura toujours son commentaire, alors, fais ce que tu estimes juste sans t'en préoccuper une seule seconde. Voilà le secret du bonheur.

jeudi 6 septembre 2012

L'arrangement des mots

Une note, de 2010:

"L'impression que quelque chose est en train de s'inverser ou, peut-être de s'équilibrer. Je crois que j'ai longtemps cru que c'était l'arrangement juste des mots qui allait m'apporter le savoir, la compréhension. Je crois de plus en plus que c'est aussi la compréhension qui permet l'arrangement juste des mots, que la solution ne vient ni du langage, ni du moment, ni de ce que je cherche à dire, ni seulement de l'un, ni seulement de l'autre, mais à cent pour cent de chacun d'eux à la fois, comme le maître, le groupe et l'enseignement. Le savoir, la présence, les mots. Le vécu, le moment, les mots. Ce genre de choses."

mercredi 5 septembre 2012

C'est pour changer

Pendant que j'expliquais à Madeleine les b-a-ba de l'utilisation de la carte Galaxy pour acheter son ticket de métro, une des Roms du centre-ville s'approche des automates avec une poignée de pièces de deux francs étalées dans sa main ouverte:

– C'est pour changer, c'est pour changer!

Je lui tends une pièce de cinq et elle:

– Encore, c'est pour manger!

Elle agrippe ma deuxième pièce de cinq et son autre main, celle avec les pièces de deux en éventail, se referme d'un coup: je ne vais pas revoir un centime, c'était à prévoir.

Madeleine part au quart de tour:

– Mais, elle vient de te piquer dix balles! Madame, vous...

– T'inquiète pas, je la connais...

Dans le métro, je pense d'abord à Gustavo – "Donnez toujours un peu plus que ce que vous voudriez" – et puis à cette main qui s'est refermée d'un coup, cette main que j'aurais, tout compte fait, volontiers mordue jusqu'au sang, comme ça, pour voir.

mardi 4 septembre 2012

Milonga lémanique

Deux ans de mariage, quatre mois de Lucie, un éditeur intéressé par le Bergstamm: une journée pareille pouvait difficilement se terminer autrement que par un tango baigné de l'orange pastel des lampadaires municipaux, joue contre joue dans la douce moiteur du Léman juste avant l'orage.

– Tu entends, ça doit venir de derrière les bateaux!

On presse le pas le long des quais d'Ouchy, on traverse la place de la Navigation, on case vite fait la poussette de Lucie en arrière des haut-parleurs, à côté d'une voiture au bord de la grande fontaine et on va poser nos sacs avec tous les autres, au milieu du cercle des danseurs.

Vers la fin de notre premier tango, Isabelle nous fait un grand sourire:

– Comment ça va les amoureux?

Et, quelques tours de piste plus tard – quelle chaleur, quelle moiteur, on se croirait en plein janvier sur une place de San Telmo –, elle lâche à regret son cavalier pour aller faire un coucou à Lucie qui dort toujours à poings fermés:

– Alors, bon voyage et à l'année prochaine! Ah, mes chers petits Argentins! Vous, il me semble que je vous croise toujours par hasard!

lundi 3 septembre 2012

Les quatre souffrances primaires

– On va commencer par une petite récapitulation pour que les nouveaux sachent un peu mieux dans quoi ils se sont embarqués.

– Ah ah ah!

– Je vois que les anciens rigolent: c'est normal, ils ont tout compris, à se demander pourquoi ils reviennent... Axiome numéro un du bouddhisme? Mademoiselle?

– Euh... La vie est souffrance!

– Très bien! C'est pas moi qui l'ai dit, c'est Bouddha, et, pour être précis, il disait même que tout est souffrance: s'il y a une seule chose qui devrait vous rester quand vous sortirez de cette pièce, c'est ça. À partir de là, il distingue quatre souffrances de base, quatre souffrances primaires. Monsieur?

– Euh, naître, grandir...

– Vieillir, oui.

– Tomber malade et... mourir!

– Vous, Madame, qu'est-ce que vous en dites? Naître, c'est une souffrance?

– C'est que... Je me rappelle plus bien.

– Ah oui, bien sûr, bien sûr... Le problème, c'est qu'on ne naît jamais où on veut et quand on veut...

– Mais on ne choisit pas de naître où on veut...

– Ah non, vous croyez? Et pour vous, Mademoiselle, tomber malade, c'est une souffrance?

– Oui, en général, c'est pas très agréable...

– Si vous avez justement un examen à passer le lendemain et que vous n'êtes pas prête?

– C'est vrai, dans ce cas-là...

– Et vieillir?

– Ça dépend...

– Et mourir?

– C'est que je suis pas encore passée par cette expérience...

– Ah non?

– Non.

– Bon. D'accord. Donc, quatre souffrances primaires, auxquelles s'ajoutent quatre souffrances secondaires. Monsieur? On vous écoute! 

dimanche 2 septembre 2012

Un petit signe de l'univers

Une note, de 2010:

"Je pense à cette très belle fille qu'on a croisée presque devant chez nous en allant au théâtre, cette belle fille dont je me suis dit sur le moment qu'elle était là pour que je la voie et que j'aie envie d'elle et que j'aie honte d'avoir envie d'elle et que je prenne la main de Celia, cette fille dont j'ai senti qu'elle était là pour ça, qu'elle faisait partie de l'ordre des choses à sa manière, qu'elle n'était pas un corps étranger là pour me faire du mal à travers le désir qu'elle m'inspirait, mais qu'elle était là pour me dire quelque chose, que sa présence avait une valeur et avait un sens, que sa présence n'était pas une agression mais un petit signe du monde et de l'univers."

samedi 1 septembre 2012

C'est qu'on dort pas beaucoup

Histoire de libérer quelques précieuses demi-heures pour les siestes imposées par les nuits aléatoires de Lucie – le sourire qui apparait spontanément aux alentours de la troisième semaine permet à nombre non négligeable de nouveau-nés de ne pas passer par la fenêtre, parole de pédiatre –, on s'est mis à se faire livrer nos fruits et nos légumes à domicile. Les Boliviens au coin d'Hidalgo et d'Avellaneda nous amènent un gros carton avec leur diable et hop: voilà notre frigo famélique requinqué pour pas loin d'une semaine!

Première livraison: 51 pesos. Je sors un billet de ma poche droite – celle des billets de 100 – et le jeune homme en training me demande si j'aurais pas, par hasard, un peso: la monnaie, ici, même si ça va un mieux depuis que les bus ont finalement introduit la carte SUBE, ça reste quand même un problème. Je regarde dans mon autre poche et non, pas de bol: 85 centimes et quelques billets de 10. Mais l'autre penche la tête de côté en fermant les yeux – pas de soucis, mon gars, ça va comme ça –, prend ma petite monnaie et me tend un billet de 50 pendant que je sors de ma poche un billet de 100.

– Mais non, c'est bon, tu m'as déjà donné 100.

Il me les montre, comme si c'était à lui de prouver sa bonne foi: non, je suis pas en train de te faire une nouvelle arnaque à l'envers.

– Désolé, c'est qu'on dort vraiment pas beaucoup, ces temps...

On s'échange un petit sourire fatigué et mon livreur tourne les talons en s'appuyant de tout son poids sur son vieux diable aux roues de travers.

vendredi 31 août 2012

Garder le moment à l'oeil

Une note, de 2010:

"Prendre donc la question dans l'autre sens: partir du moment sans jamais s'en éloigner trop, voir comment il peut être coloré, comment il peut être analysé, mais toujours en le gardant à l'oeil, toujours en le tenant par la main. Ce n'est ni le souvenir en soi ni l'analyse en soi qui sont mauvais, c'est leur séparation d'avec le moment qui leur a donné naissance, c'est leur abstraction."

jeudi 30 août 2012

Un simple frôlement de manche

Je croise souvent la Paraguayenne qui travaille dans la boulangerie sur le chemin de la piscine, Marcos, le guitariste qui nous avait accompagnés pour une milonga il y a quelques années, joue à présent les vendredis soir au Furaibo, Mariana m'annonce qu'elle travaille maintenant avec Ary et qu'ils se sont mis à parler de nous parce qu'ils ont vu, en attendant le bus, une affiche avec le prénom Bertrand:

– C'est drôle, on connaît un Bertrand.

– Moi aussi, un type à moitié Français, à moitié Africain...

– C'est lui! Camerounais. Il va au temple bouddhiste près de la place de Mai.

– Le Furaibo?

– Mais oui! Et puis... un couple de Suisses, ils y sont presque tout le temps, ça te dit quelque chose?

Au Japon, on dit que pour qu'il y ait un simple frôlement de manche entre deux personnes dans une foule, il faut qu'il y ait eu au moins cent vies de proximité. Alors, quand on se met à parler d'amitié, voire d'amour...

mercredi 29 août 2012

Le monde selon l'amibe

– L'amibe, ça vous dit quelque chose? Tout premier cours de biologie, école primaire...

– C'est l'animal de base, le plus simple...

– Quelle mémoire! Et l'amibe, alors, elle fait quoi de sa journée?

– Elle se balade?

– Oui. Mais encore?

– Elle drague?

– Pas besoin. Elle se reproduit toute seule.

– Elle mange?

– Elle mange, c'est ça, elle mange! Et notre chère amibe, comment est-ce qu'elle voit le monde? Elle sépare les choses entre quoi et quoi?

– Entre ce qui se mange et ce qui se mange pas.

– Absolument! On dirait même qu'il y en a qui réfléchissent par ici! Pour le bouddhisme, l'homme n'a pas beaucoup évolué depuis l'amibe, il met juste des mots plus compliqués pour emballer sa réalité: justice, amour, démocratie, écologie, paix dans le monde... Mais, tout ça, ça peut se résumer à une opposition du même genre que celle de notre amie l'amibe: ça me convient, ça me convient pas. Si vous êtes assez honnêtes avec vous-mêmes, vous verrez que vous aussi – mais si mais si! – vous pensez comme ça. Toujours. Systématiquement.

– Et si ça me convient pas?

mardi 28 août 2012

Une confiance qui repose sur elle-même

Une note, de 2007:

"Cette confiance qui doit pouvoir ne reposer sur rien, à part elle-même."

lundi 27 août 2012

Mon avis prend les mêmes armes

Une note, de 2010:

"Mon avis est contaminé par ce sur quoi il porte, mon avis est coloré par ce qu'il dénonce, il prend les mêmes armes que ce qu'il dénonce."

dimanche 26 août 2012

Lucie a deux pieds

Cette semaine, Lucie a découvert qu'elle avait des pieds, deux, pour être plus précis. Le seul problème, c'est que ces fichus pieds ont une fâcheuse tendance à s'éloigner brusquement dès que notre chère petite essaie de s'en emparer, et ceci même si elle déploie tous les stratagèmes imaginables pour les prendre par surprise.

Une des parades, pour autant que Lucie soit assise sur mon torse et que je sois couché dans l'herbe du jardin, consiste à s'agripper à mes poils – quitte à en arracher une ou deux poignées – et à se pencher en avant vers ce lieu où ces pieds tout nouveaux viennent se perdre dans les profondeurs poivre et sel – surtout poivre, pour l'instant, mais les responsabilités nouvelles de la paternité sont en train d'inverser la tendance – de ma barbichette.

Encore faut-il que je n'en profite pas pour passer ma grosse langue sous ces petons intrigants, initiative surprenante propre à déclencher immédiatement un éclat de rire aux modulations nouvelles dont les courbures intonatives plongeraient à coup sûr notre cher Yves dans une douce extase phonologique.

– Mais si, écoute bien, elle reprend la mélodie de la fin de ta phrase! C'est dingue!

samedi 25 août 2012

Sur mon lit de mort

Une note, de 2009:

"Quelles sont les choses que je vais regretter de ne pas avoir faites sur mon lit de mort – ces choses qui me feront revenir?"

vendredi 24 août 2012

Mille cent dollars le mètre carré

Trois notes, de 2007:

"Les mots se défont avant que je les écrive.

Papa a pu lire ma lettre avant de mourir.

Le prix du m2 à Caballito est de 1100 $."

jeudi 23 août 2012

Celui qui ne désire pas

– Florencia t'a donné la petite fiche? Tu sais de quelle dent tu dois t'occuper?

– T'inquiète pas, j'ai tout ce qu'il faut. Mais toi, t'es d'où?

– De Caballito, le quartier de mon enfance!

– Ah oui?

– Non, c'est pour rire... De Suisse.

– Je me disais bien que c'était pas un petit accent de Caballito... Ça te plaît, l'Argentine?

– Oui, beaucoup!

– Et qu'est-ce que ça a de mieux que la Suisse?

– L'énergie, je crois. Là-bas, ils ont tout, mais ils sont pas heureux, et comme ils ont tout, ils peuvent même pas se dire que c'est parce qu'il leur manque quelque chose...

– Ici, ils peuvent au moins croire que c'est parce qu'ils ont pas ce qu'ils veulent qu'ils sont malheureux et que, s'ils l'avaient, alors là oui, ils seraient heureux!

– On dit que ce n'est pas celui qui a qui est heureux, mais celui qui ne désire pas...

– Mais... sans désir, je crois qu'on n’arrive même pas à apprécier ce qu'on a. Enfin bref. On philosophera une autre fois! Une signature ici s'il te plaît.

mercredi 22 août 2012

Soyez avec moi, jeune homme!

En voyant ce beau coucher de soleil sur le Léman depuis l’autoroute, j’ai repensé à cette insuffisance du rapport au monde dont parlait François et je me suis dit que non, décidément, l’écriture n’allait plus me servir à la combler. Savoir que je vais essayer d’écrire le moment que je suis en train de vivre dans l’idée de le vivre de manière plus pleine et plus entière est certainement un des meilleurs moyens pour ne jamais vivre ce moment-là, ni dans son présent ni dans le présent de son écriture.

Quand j’avais interviewé Serge Merlin dans son appartement parisien rempli de plantes vertes et de vieux miroirs piqués – une autre chambre avait soi-disant abrité jusqu’à peu une bonne centaine d’oiseaux, mais il ne me l’avait pas montrée –, l’acteur m’avait non seulement interdit de l’enregistrer, mais, après deux bonnes heures de causette – sa rencontre avec Beckett, sa rencontre avec Camus, Amélie Poulain, le minimalisme dans l’occupation de la scène – arrosées au whisky de 20 ans d’âge, pour moi, et au thé vert, pour lui, il m’avait regardé en ouvrant très grand les yeux:

– Soyez avec moi, jeune homme! Posez ce carnet!

Quand j’étais sorti de chez lui une heure plus tard, j’avais pris un café au bistrot du coin pour pouvoir soulager ma vessie malmenée et j’avais sauté dans mon TGV pour Lausanne au moment où ses portes se fermaient. Sans attendre une seconde, j’avais ouvert mon MacBook dans l’idée de mettre noir sur blanc ces paroles définitives avant qu’elles ne disparaissent à jamais dans des brumes imprécises, mais mes doigts s’étaient obstinément refusés à composer le moindre mot ressemblant de près ou de loin à du français.

L’article, pourtant, s’était écrit tout seul, le lendemain, et c’est sans aucun doute un de ceux que j’aurais le plus de plaisir à relire.

mardi 21 août 2012

Le regard du lecteur

Une note, de 2007:

"Laisser le lecteur faire une partie du décryptage, c’est l’obliger à poser son regard sur moi plus longtemps – peut-être trop."

lundi 20 août 2012

Je suis le pire être qui existe

– Quand nous nous rendons compte que nous sommes les pires êtres qui existent, que je suis le pire être qui existe, quand nous voyons notre ombre, nous nous rendons compte de l'immense lumière qui projette cette ombre, cette lumière qui permet de la voir.

dimanche 19 août 2012

Pas besoin d'un autre langage

Une note, de 2010:

"Le simple fait d'essayer de décrire l'arôme du café est une preuve qu'on ne saurait parler d'échec à le décrire: il y a au contraire début de réussite qu'on ne sait pas reconnaître comme telle. Wittgenstein veut nous faire sentir que ces sentiments de frustration sont extrêmement dangereux, non seulement parce qu'ils nous envoient à la chasse aux chimères, mais parce qu'en nous y envoyant ils nous aveuglent sur la valeur de notre langage et les multiples ressources de la variété des jeux de langage: encore une fois, Wittgenstein nous montre que l'idéal ne sert qu'à nous aveugler sur l'ordinaire, nous empêche de voir ce qui est pourtant étalé sous nos yeux." Christiane Chauviré, "Voir le visible".

"Cette idée qu'il n'y a pas besoin d'autre langage que celui qui existe, qu'il n'y a pas autre chose qui pourrait être dit avec d'autres mots, que ce que je peux dire suffit, que ce que je peux dire n'est pas là à la place d'autre chose. Grand allègement de voir que ce qui est vaut aussi pour le langage, de pouvoir aussi appliquer cette acceptation de ce qui est à la manière de parler de ce qui est."

samedi 18 août 2012

L'ouverture ne peut venir que de moi

Une note, de 2009:

"Le monde peut m’aider à être présent à lui, mais l’ouverture, elle, ne peut venir que de moi."

vendredi 17 août 2012

Entre les pierres et les racines

– Vivre, c'est se tromper. Si on ne se trompe pas, on ne peut pas se rendre compte de qui on est, en se trompant, on se met à trouver le sens de notre vie. Bien qu'il y ait des arbres et des pierres, l'eau circule entre les pierres et entre les racines, elle continue son chemin. Si l'eau pensait "Cette pierre m'embête, cette racine m'embête, sans cette pierre, sans cette racine, je passerais mieux", cette eau serait une eau morte. Mais vu que c'est une eau vivante, elle va passer en se cognant contre les pierres et contre les racines. Notre vie est comme ça et de là surgissent des paroles pleines de vie, des paroles pleines de fierté. Quand nous allons plus loin que le bien et le mal, plus loin que ce qui nous convient et ce qui ne nous convient pas, on peut trouver des paroles pleines de vie.

jeudi 16 août 2012

Sur la ligne du Gothard

Sur la ligne du Gotthard, je regarde Carancho de Trapero sur mon MacBook Pro (j'aurais décidément dû parler du Gottardo).
Les rues de Buenos Aires défilent dans la vitre et se mélangent avec les montagnes parsemées de prés et de vaches, avec les lacs paisibles et tortueux.
Peu importe où, bis, peut-être ter, peut-être plus (quater, me dit Wikipedia).

mercredi 15 août 2012

Une mort à tout le reste

Une note, de 2010:

"Bien sûr, les gens vont mourir, les gens vont vieillir et mourir après, moi aussi. Mais cet exercice de présence est aussi une mort au passé, une mort au futur. Je renonce à tout pour être dans le moment que je vis. La vie ne peut être vécue de l'intérieur qu'au prix d'une mort à tout le reste, une mort douce, simple, sans drame, une mort dans le cours des choses.

C'est ma volonté de vivre qui me fait souffrir, ma volonté de collectionner les moments de ma vie, de les rassembler, de les amplifier, de pouvoir aller puiser un petit peu dans le passé, un petit peu dans le futur, pour remplir ce présent dont je ne sais pas toujours quoi faire, que je ne sais pas toujours très bien comment habiter."

mardi 14 août 2012

Entre deux rangées de peupliers

La scène se déroule entre le bord du lac et l'arrêt Dorigny du bus 30, le long d'une allée de gravier entre deux rangées de peupliers. Je rentre à l'uni après une jolie balade avec Lucie au milieu des odeurs de grillades et de crème solaire.

– Pardon, excusez-moi... Vous êtes prof au Cours de vacances, non?

– Euh... oui.

– Il ou elle a quel âge?

– Elle. Lucie. Elle a trois mois.

– Vous avez donné l'atelier radio, n'est-ce pas?

– Tout à fait. La poussette, là, on dirait qu'elle en a marre: hop, cradzouillette, en mis brazos! Vous avez suivi d'autres séries?

– Oui, les trois. Je peux la pousser si vous voulez.

– Merci, c'est très gentil. C'est vrai qu'avec un bras, c'est pas pratique... Vous venez d'où, de quel pays?

– D'Allemagne, mais je travaille à Zürich. Vous n’avez pas quelque chose pour lui mettre sur la tête?

– Voilà, ça devrait faire l'affaire. Dans la vie, vous faites quoi? Je veux dire: quel est votre métier?

– Je travaille dans une maison d'édition: Rotpunktverlag.

– Ah oui? Ça m'intéresse beaucoup parce que, justement, je suis écrivain et je...

Etc, etc.

lundi 13 août 2012

Irène

En début d'après-midi, j'avais reçu un mail avec une invitation pour une conférence au sujet de la vente des droits d'auteurs pour les traductions à l'étranger, conférence qui avait lieu deux heures plus tard: ah, l'organisation argentine! Comme je n'avais rien de plus pressant à faire que lire et écrire, je m'étais dit que pourquoi pas.
Irène s'était assise à quelques chaises sur ma droite dans cette salle peu remplie et, quand elle avait laissé tomber la fourre de son Natel, je la lui avais tendue aussitôt: elle m'avait remercié en français parce qu'elle avait bien vu que j'étais en pleine Prose du Transsiberien.
Au milieu de la conférence, elle avait rangé ses clics et ses claques et s'était dirigée vers la porte et moi, je m'étais dit que, celle-là, non, je n'allais pas la laisser partir, pas parce que je fantasme particulièrement sur les femmes mûres, non, du tout, mais une petite voix très convaincante me disait qu'il fallait que je la rattrape avant qu'elle ait sauté dans un taxi.
Arrivé aux ascenseurs, personne. J'étais à quelques mètres derrière elle au moment où elle avait passé la porte, elle ne pouvait pas être bien loin. Sans doute aux toilettes. Oui. Du bruit aux toilettes. L'attendre derrière la porte ferait mauvais genre, alors j'avais reculé de quelques pas jusqu'au milieu du hall. Quand elle était sortie, je lui avais fait mon plus beau sourire:
– Bonjour, Pierre Fankhauser. J'ai traduit Veneno qui va être publié l'année prochaine chez Zoé, en Suisse.
Elle m'avait regardé pour de bon par-dessus ses petites lunettes rondes, elle avait marqué un temps et m'avait lancé, avec un grand soupir de femme d'affaire terriblement occupée:
– Ah! C'est vous...
Il se trouvait qu'Irène était agente littéraire et que Planeta lui avait justement demandé, quel heureux hasard, de négocier les droits du roman d'Ariel avec Zoé. Du coup, aurait-elle quelques livres à me faire traduire?
– Oui, naturellement, il faut qu'on se voie. Mais là, j'ai vraiment pas le temps: je vais à un concert. Envoyez-moi un mail et on essaie de se voir la semaine prochaine.
J'avais insisté pour marcher encore quelques mètres à ses côtés sur le trottoir de l'avenue Belgrano avant de lui faire un petit signe de la main, ému, au moment où elle s'était engouffrée dans son taxi jaune et noir.

dimanche 12 août 2012

Know who you are

Une note, de 2010:

"Les petites maisons bricolées en rentrant de Florencio Varela, ces rideaux dans ces fenêtres ouvertes dans les murs de briques à nu. Ces cours vides, ces pièces qui avaient l'air vides, ces gens qui vivaient là.

Avoir la possibilité de choisir est une grande chance, chaque choix est une possibilité de progrès. On ne peut pas changer son karma, mais on peut changer les circonstances qui sont les nôtres en choisissant les personnes qui nous entourent, les choses qu'on fait, les lieux où on va, les pensées qu'on a.

Avoir la possibilité de choisir est une grande chance, avoir la possibilité de choisir est une grande responsabilité. Know who you are, me dit Supertramp."