mercredi 29 février 2012

A chacun son bol

– Et vous, Monsieur Pierre, vous pouvez nos dire ce qu'est l'égo?

Vu que je suis en train de servir le thé, je me penche vers le bol de Gustavo et je le remplis jusqu'à ras bord.

– Stop, stop! Merci, j'en ai assez.

Comme il continue à me regarder, je lui souris et je me mets à remplir mon bol.

– Et il va m'en mettre plein le tatami...

J'arrête de verser, je bois d'un geste le plus détaché possible – ma main, quand même, tremble un petit peu – et j'essaie de ne pas trop sourire quand notre bon sensei approche, avec beaucoup de précautions, son bol de ses lèvres.

Plus tard, pendant la méditation, je me dis que j'aurais dû suivre ma première impulsion: boire directement dans son bol à lui. Plus simple, plus clair, mais il faut oser.

mardi 28 février 2012

Au rythme de la rumba

Pour accompagner notre grasse matinée du dimanche – on profite, c'est peut-être une des dernières avant longtemps... –, Celia tripote un moment son iPod et choisit les cousins du Tessin: Armando, son orgue électronique et sa boîte à rythmes, pousse la chansonnette avec Sabrina.

Des odeurs de châtaigniers chauffés par le soleil et de costine qui fument derrière la buvette du club de foot se glissent tendrement entre nos draps, et puis c'est au tour des couples, de moins en moins timides, de se mettre à se dandiner au rythme de la rumba sous le chapiteau bleu et blanc, entre les tables qu'on a poussées dans les bords pour se faire un peu de place.

– Tu vois, toi qui parlais des coutumes importées...

lundi 27 février 2012

Tu pourrais me traverser?

Au carrefour de Díaz Vélez et d'Ambrosetti, une voix me tire de mes sombres et circulaires ruminations:

– Eh! Jeune homme! Tu pourrais me traverser?

– Pardon?

– Oui, tu pourrais m'aider à traverser?

– Mais... Naturellement!

Je joins le geste à la parole et je tends le bras à ce vieux monsieur en training appuyé sur sa canne.

– Tu viens d'où, toi?

– De Suisse.

– Oh, Switzerland! What a nice country! Do you like Argentina?

– Yes, a lot, I'm living here for five years.

– Oh great: I lived in Europe for one month!

– Euh... Je crois que le feu vient de passer au vert.

– Your spanish is perfect!

– I'm here for five years...

On se met à traverser Díaz Vélez à tout petits pas, nos mains serrées l'une dans l'autre.

– I know Genova, Trieste... Thank you for your help!

– Do you go far away?

– No, just here: I have to eat something!

J'étais sorti faire quelques pas pour continuer plus à mon aise cette engueulade intérieure avec mon cher Leveratto – je sais pas vous, mais moi, je m'engueule toujours mieux avec les gens quand je marche – et la vie, sacrée coquine, me met dans les pattes un autre vieux monsieur qui, lui, me demande un coup de main.

En laissant mon compagnon de traversée à la terrasse du Kentucky, pizzas monumentales, double ration de fromage – ce qui n'est pas peu dire quand on connaît les pizzas argentines... –, je continue mon chemin l'esprit absolument clair et disponible au monde: même ce petit sac en train de flotter entre les canards du Parque Centenario a quelque chose d'attendrissant, comme s'il me faisait un petit signe, coucou, coucou, avec son anse retournée par le vent.

dimanche 26 février 2012

Un gentil garçon

Une note, de 2007:

"Comment écrire que papa, ce matin, au téléphone, m’a dit que j’avais été un gentil garçon, qu’il était fier de moi?

Impossible d’écrire "papa", alors que c’est maintenant qu’il faudrait.

Juste des images: moi avec ma petite valise rouge au fond du cimetière, mon carnet de notes – le moyen, celui avec les anneaux – sur mes genoux dans la nuit plus courte de l’avion.

Dans la nuit plus courte de l’avion.

Et le goût de la nuit blanche en attendant les bagages."

samedi 25 février 2012

On n'est pas du bétail!

Dans le subte A, une photocopie collée sur chaque porte: si vous voyez Lucas – photo de Lucas – qui n'est pas réapparu depuis la tragédie de Once, appelez tel numéro ou tel autre. Certaines personnes l'auraient vu sur une civière avec une minerve, mais il n'est enregistré dans aucun des hôpitaux de la ville. Tout à l'heure, juste avant la fermeture de la Tolva, des images de bataille rangée dans une gare de Once remplie de fumée me tirent de la correction du Bergstamm: les policiers antiémeutes chargent la foule. En bas de l'écran, on peut lire que, deux jours après l'accident, le corps de Lucas, 20 ans, a été retrouvé pris dans le soufflet entre deux wagons.

– Cristina, où es-tu? Cristina, où es-tu? Schiavi, démission! On n'est pas du bétail!

La présidente a déclaré deux jours de deuil national, mais a soigneusement évité de se prononcer sur les faits: pas loin d'un milliard de pesos investi par le gouvernement dans des travaux de modernisation "urgents" dont personne n'a jamais vraiment vu la couleur. Grâce aux subsides, c'est vrai, le billet coûte à peine plus d'un peso alors qu'il devrait coûter au moins quatre fois plus, mais une balade à la sortie des bureaux du côté de Haedo, dans la modeste banlieue ouest, évoque plus l'Inde que la "plus européenne des capitales d'Amérique latine". De son côté, Schiavi, ministre des Transports de son état, en a rajouté une couche sur cette "culture argentine" qui veut qu'on s'entasse dans les premiers wagons pour être bien sûr d'être dehors en premier...

Autre indice de la grande confiance accordée par les pendulaires à leur moyen de transport quotidien – et preuve indubitable de la véracité des dires de Schiavi –, un des passagers qui prend ce train tous les jours depuis plus de vingt, un vrai miraculé, a raconté comment il avait choisi de sauter par la porte ouverte – dans les métros aussi, les portes restent de temps en temps ouvertes entre les stations: ça fluidifie nettement l'entrée et la sortie des voyageurs – au moment où il avait compris que, non, ce train n'allait définitivement pas s'arrêter à temps. Il faut dire que cette ligne Sarmiento avait déjà fait parler d'elle il y a quelques mois quand un bus vert pistache de la ligne 92, qui avait slalomé entre les barrières baissées pour gagner un peu de temps, s'était fait pratiquement couper en deux par un train juste à côté de la gare de Caballito, à cinq blocs de chez nous: 11 morts, 200 blessés.

Ce matin, un des mécaniciens du Sarmiento a refusé de conduire son train dont les freins "n'allaient pas très bien" jusqu'à Once: les passagers on dû descendre et prendre le suivant. Par décret, la municipalité a pour sa part décidé de rouvrir la rue Mitre sur les deux blocs le long de la gare pour faciliter la circulation, en particulier des véhicules de secours. Cette rue avait été fermée pour y construire un monument commémoratif aux victimes du Cromañon, une disco qui avait brûlé en 2004 à cause d'un feu d'artifice lancé par un spectateur: 194 morts, 1400 blessés. Ibarra, le maire de l'époque, avait dû démissionner. La place Once, qui porte aussi le nom de plaza Miserere, le porte bien.

vendredi 24 février 2012

Allez, encore un petit effort!

Ma première rencontre avec mon cher Leveratto m'avait permis de comprendre une chose: mon insistance à donner de l'importance à la littérature et à la spiritualité vient de ma présence insuffisante au monde. Comme je n'arrive pas assez à être là, je tends tous mes efforts vers quelque chose de plus dont je suis convaincu de l'élévation.

C'est bien là, je crois, que je me trompe. Je n'ai pas besoin d'être là: je suis là. Ou, comme dirait Maharaj, "je suis". Tous ces efforts que je fais pour exister ne peuvent que venir se glisser entre cette évidence et moi.

jeudi 23 février 2012

Un train planté dans le quai

Ce matin, sur l'écran de la Tolva, Todo Noticias montre des images de la gare de Once où un train qui n'a pas freiné s'est planté au bout du quai. Il y aurait 350 blessés, enfin, 250, non, 500: ils viennent de dégager le mécanicien qui est emmené en hélicoptère.

Dans la rue, les sirènes n'arrêtent pas. Les ambulances qui passent le long d'Acoyte sont celles qui étaient sur l'écran quelques minutes plus tôt: on habite en plein quartier des hôpitaux et la gare est à moins de vingt blocs.

Je rentre chez nous et, déjà, un article dans Libé, un autre dans 24 Heures. La Nación publie en début d'après-midi une liste des 221 blessés graves repartis dans une dizaine d'hôpitaux: je la parcours en vitesse de je tombe sur Facundo Soto. J'envoie un mail à Facu pour savoir comment il va: il me répond qu'il est chez lui, en train d'écrire, qu'il va bien. Une ambulance s'est écrasée dans un kiosque au carrefour de Corrientes et Pueyrredon.

Au souper d'anniversaire de Rodo, Marcelo, l'intendant de Caballito, arrive exténué, la chemise hors du pantalon: il a passé une bonne partie de la journée à coordonner les secours. Il nous ramène chez nous avec son pickup jaune et blanc, aux couleurs de la mairie de Buenos Aires: son gyrophare orange tourne mollement.

Bilan des courses aux dernières nouvelles: 600 blessés, 49 morts. Le train, avec 2000 personnes à bord, roulait à 25 km/h et le deuxième wagon s'est encastré de 6 mètres dans le premier: le convoi "venait de sortir de l'atelier de réparation pour un contrôle", mais, sur les huit compresseurs de freins, deux étaient en état de marche. Comme l'a fait remarquer Schiavi, le ministre des Transports: "Si ça s'était passé hier [jour férié de carnaval], ça aurait été beaucoup moins grave." Certes.

mercredi 22 février 2012

Se détacher de "Je suis ça"

La vendeuse du Deva's ne veut pas se séparer de "Je suis ça".

– Tu comprends, c'est mon bébé! Je peux pas le laisser partir comme ça...

Ce gros livre de Maharaj m'a fait de l'oeil la dernière fois où je suis passé à la librairie avec en tête, bien entendu, un tout autre titre.

Là, je n'ai pas hésité une seconde: à peine passé la porte, j'ai foncé droit sur lui. Il m'attendait, fièrement en équilibre sur sa tranche dodue, bien en évidence à côté de la caisse, dans la position où je l'avais reposé quelques jours plus tôt en faisant tout plein d'efforts pour me convaincre que, oui, absolument, il fallait laisser un coin de notre appartement libre de bouquins pour que notre enfant puisse, le moment venu, s'y mouvoir à loisir.

– C'était quoi, déjà, cette histoire de détachement?

La vendeuse serre le livre contre son coeur, le berce un moment dans ses bras en fermant les yeux et puis le passe au lecteur de code-barre.

– Ça fera 245 pesos. Un petit sac?

 

mardi 21 février 2012

Renaître dans la Terre Pure

La phrase "je vais employer toute l'énergie dont je dispose à faire que je puisse renaître dans la Terre Pure" ne fait en soi pas vraiment sens vu que, justement, ce n'est pas moi – ce "moi" changeant qui n'est déjà plus le même à la fin de cette phrase qu'au début – qui vais y renaître.

Il y a certainement un truc que j'ai pas encore tout à fait compris, mais heureusement après tout: qu'est-ce que la vie serait ennuyeuse, autrement, sans deux ou trois jolies devinettes métaphysiques à se mettre sous la dent!

 

lundi 20 février 2012

Le métro à l'oeil (yes, it's free)

À la station de Congresso, en sortant du Subte A – notre vieille ligne à nous avec ses jolis wagons en bois qui penchent dans les virages, ses ampoules qui pendent, pas très sûres d'elles, au milieu de leurs cloches en verre dépoli et ses portes qu'il faut ouvrir à la main au prix d'un effort digne des meilleurs fitness du quartier –, je me dis que je vais en profiter de recharger ma carte électronique: la machine au guichet de la station d'Acoyte est systématiquement "en panne" depuis plusieurs mois (les employés de la ligne B ont une autre stratégie: ils refusent directement de recharger les cartes à cause des risques évidents de tendinites qu'ils courent).

Un Japonais – disons, pour être précis, un Asiatique arborant à mes yeux un look typiquement japonais, je commence vraiment à voir des Japonais partout, moi... – est en train d'essayer de se faire comprendre à la caisse: il agite un vieux ticket de métro et un billet de 10 pesos. Ni une ni deux, je me propose en médiateur.

– Do you speak english?

Le problème est le suivant: le Japonais veut acheter un ticket pour prendre le métro et l'employé derrière son guichet ne veut pas lui en vendre un pour la simple et bonne raison que la caisse est fermée, ce qui n'est pas tout à fait évident au vu des deux employés de Metrovías en train de faire la causette à l'intérieur. Mais, naturellement, c'est loin d'être un problème étant donné que, la caisse étant "fermée", le Japonais peut de facto entrer gratuitement.

– Yes, it's free. You can take the subway for free. Yes. For free.

Face à cette situation définitivement sans issue, je prends sur moi d'ouvrir le portail destiné aux chaises roulantes, valises, malles et autres sorties d'urgence et je fais signe au Japonais de passer. Il hésite une seconde ou deux puis fait rapidement les quelques pas qui le séparent du quai.

– À part ça, vous pourriez pas me recharger ma carte?

– La caisse est fermée, je te dis.

 

dimanche 19 février 2012

Petit hôtel Avellaneda

En sortant de The Artist, un type me donne deux petites cartes et me fait une petite tape sur l'épaule en regardant Celia, du style "allez, mon gars!"

"Petit Hôtel Avellaneda [à deux blocs de chez nous]: un endroit pour partager tes meilleurs moments. Place de parc privée, chauffage central, hydromassage, hydrozone [??], air conditionné, musique fonctionnelle, canaux de vidéo [on ne s'étendra, bien entendu, pas sur le genre de films proposés] et [en gras] le meilleur service."

On tourne la carte.

"Promotion [souligné]: avec la présentation de cette carte, le prix des chambres spéciales [si j'en crois ma maigre expérience, il faut lire: matelas en plastique rempli d'eau et grand miroir au plafond] est de 45 pesos tous les jours sauf les vendredis, samedis [pas de bol, on est justement samedi...] et veilles de jours fériés après 23 heures [en se grouillant un peu, on pourrait y arriver]."

Plus bas, en rose, avec une police pleine de bouclettes:

"Faites-vous plaisir, rendez-nous visite."

Et puis un grand A au stylo – à tous les coups le type de tout à l'heure – qui a "autorisé" la remise de cette carte, carte qu'il ne faut pas – c'est écrit en tout petit en rose en bas – "jeter sur la voie publique" en vertu de la "loi no. 260".

Depuis ces années qu'on passe presque tous les jours devant, on pourrait peut-être se "faire plaisir" et aller jeter un oeil...

 

samedi 18 février 2012

Des bouts de chez soi de par le monde

En courant avec Celia et Rodolfo au Parque Centenario, autour du joli petit lac avec ses canards, sa statue aux yeux de chewing-gum, ses sacs en plastique à la dérive et ses arbres échevelés, j'ai vu un vieux Japonais lever très lentement les deux mains au ciel, comme pour attraper un ballon au-dessus de sa tête.

Je me suis dit que ça devait lui faire du bien, lui qui vient de si loin, de vivre jour après jour les coutumes qu'il a importées ici.

Et moi, qui ne viens pas non plus exactement d'à côté, c'est vrai, ça, au fond: où est-ce que j'en suis avec mes coutumes importées?

 

vendredi 17 février 2012

Manipulés par des fils invisibles

Le serveur de la Tolva qui s'est mis à me faire la causette s'appelle Manuel. Il aime bien lire, surtout des livres ésotériques.

Deux types en train de pousser une vieille Ford Falcon sur Acoyte me demandent de leur donner un coup de main: quelques à-coups et ça redémarre.

En revenant de l'atelier d'écriture, Acheli me dit qu'elle peut nous prêter un berceau, un porte-bébé et tout plein d'autres trucs. Demain, Celia va la voir pour qu'elle lui raconte ses deux accouchements, en particulier le dernier à la Suizo-argentina, la clinique où, le temps passe décidément de plus en plus vite, on va bientôt devoir penser à réserver une chambre.

Dans le calendrier du Furaibo, la petite phrase du mois de février: "Manipulés par des fils invisibles, nous accumulons de nouvelles rencontres."

jeudi 16 février 2012

En attendant chez Swiss Medical

Dans la salle d'attente de Swiss Medical – notre caisse-maladie qui n'a décidément de suisse que les prix –, en train de ruminer ce change vraiment pas terrible qu'ils viennent de me faire pour nos dollars, je lis dans le Journal de Ramuz des brouillons de ses lettres pour essayer de se faire payer, si possible un peu plus vite et si possible un peu plus, par ses éditeurs. 50 francs par-ci, 100 francs par-là: à pas loin d'un siècle et 12'000 kilomètres d'écart, lui et nous, on bricole avec le même genre de budget.

Jusqu'à ce qu'une des demoiselles en train de papoter daigne prononcer à haute voix mon nom à travers le hall pour que je puisse me mettre à la cuisiner un peu sur les détails pratiques de l'entrée en maternité, j'ai tout le temps de refaire mes petits calculs. Non seulement, avec ce que nous taxent à la fois l'UBS et les banques d'ici pour nos retraits au bancomat, on en ressort encore gagnants, mais cet énervement qui monte – au prix où sont les cotisations! – c'est surtout beaucoup d'énergie dépensée pour pas grand-chose.

Si on avait vraiment de la peine à nouer les deux bouts, la question se poserait d'une autre manière, mais là, ces 30 pesos de différence, à peine 7 francs, sont loin de représenter une véritable menace pour notre survie économique. La colère vient par conséquent d'ailleurs. Mon "comment donc est-ce qu'ils osent me faire, à moi, un change aussi déplorable?" entre petit à petit en résonance avec le "comment est-ce qu'ils osent, à moi, me payer aussi chichement ces romans qui m'ont demandé tant d'effort?" du Journal de Ramuz.

Une fois que suis arrivé à mettre mon "à moi" un peu de côté grâce à ce "à moi" que je vois si clairement dans ces brouillons de lettres aux éditeurs, je peux commencer à me détendre et à profiter de l'agréable air conditionné de cette salle d'attente après tout pas si bruyante que ça. J'arrive même à plaisanter avec la fille qui s'est décidée à empoigner mon cas juste avant sa pause de midi, celle-là même qui m'avait confirmé, il y a de ça quelques semaines, que oui, absolument, sourire candide, ma cotisation avait bel et bien augmenté de 60%.

mercredi 15 février 2012

Trois secondes

En sortant de chez nous, je tombe sur Eva qui vient se faire soigner les dents dans le quartier. Comme pour en remettre une couche sur ces trois secondes pendant lesquelles – mais oui, c'est bien elle! – son visage est apparu derrière la porte vitrée de notre immeuble, Eva me dit que c'est sans doute la troisième fois de sa vie qu'elle vient à Caballito. Je l'accompagne quelques blocs et je lui fais la bise: il faut absolument que je trouve un jasmin pour Celia, pour notre balcon et pour la Saint-Valentin.

Ça me rappelle ce dimanche de Pâques, il y a deux ans, avec Gustavo et deux autres maîtres qui étaient venus du Japon lui donner un coup de main pour les 300'000 mantras. Ils marchaient d'un bon pas sur Acoyte et moi, après, pendant toute la messe d'Hugo Mujica, j'ai pensé à ces quelques instants – je sors de l'ascenseur, une tête me dit quelque chose dans le grand miroir du hall, la même tête sur le trottoir de l'autre côté de la vitre – qui avaient permis cette rencontre, rencontre pendant laquelle il ne s'était d'ailleurs pas dit grand-chose: tout le monde était un peu à la bourre.

 

mardi 14 février 2012

Je vous le dis sans détour

Cet après-midi, sur Skype, Amélie m'a dit qu'une des premières choses qu'elle faisait, le matin, dans son métro londonien, c'était de me lire. Des fois elle se disait "ben oui", d'autre fois "ben non", et moi, ça m'a fait tout chaud au cœur!

J'ai été étonné de pouvoir vérifier sur pièce, grâce à ce petit bricolage technologique – déjà un peu vieillot, ce blog, j'aurais dû choisir Twitter ou Facebook... – quelque chose dont je me doutais depuis longtemps: on écrit pour ceux qui nous sont proches.

Dans cette optique, je vous le demande, pourquoi donc mettre une maison d'édition entre nous? Pourquoi publier des livres alors que ceux à qui je pense en mettant des mots les uns derrière les autres se comptent sur les doigts de quelques mains?

Nota bene: reprendre cette épineuse question un autre soir, sans anniversaire à l'autre bout de la ville ni retour en bus avec sa collection de détours par les petites rues pavées, si charmantes, d'accord, mais bon, de cette interminable Buenos Aires.

 

lundi 13 février 2012

Il faut faire

Je suis tiré de ma sieste par cette injonction:

– Il faut faire!

Pendant que je prends petit à petit conscience du doux courant d'air prodigué par le ventilateur du plafond, je me demande:

– Faire, bon, d'accord, mais faire quoi? Faire pourquoi?

– Mais, mon cher, profiter de faire pendant que tu as le temps, pendant que tu es en bonne santé, avant que tu sois mort!

Alors, j'obtempère, je me lève et me mets séance tenante à cette entrée pour le blog.

 

dimanche 12 février 2012

Papa qui va mourir

Une note, dans un carnet de 2007.

"Et puis, il y a eu cet autre rêve, en voiture, sans doute avec maman, Dellon et Celia. La route a basculé et la vallée s’est ouverte: beaucoup de vert, beaucoup de jaune. La route était très raide, elle était aussi un torrent et de superbes poissons noirs, comme des dauphins mais plus gros, plus longs, descendaient son cours: il fallait faire attention de ne pas les écraser: on pouvait presque les toucher avec la main par la fenêtre. Celia m’a réveillé parce qu’elle sentait du gaz, que ça lui faisait peur. Et moi j’étais triste, mais triste. J’ai mis quelques minutes à comprendre que je pensais à Big Fish et que le grand poisson était papa qui allait mourir."

vendredi 10 février 2012

"Je ne suis pas fait pour le récit"

"Il me semble voir de mieux en mieux que je ne suis pas fait pour le récit; je ne vois pas les choses dans leur suite et dans leur enchaînement; et, à moins de comprendre la narration comme une suite de descriptions sentimentales, liées entre elles plus ou moins lâchement par une action qui n'est qu'un prétexte, à moins de choisir un sujet auquel ce procédé convienne, je me sens impuissant. Mais j'essaie, et, peut-être, est-ce l'important."

Tu sais pas à quel point ça me ferait plaisir qu'on cause de tout ça dans un de ces vieux cafés de San Telmo – la Poesía, l'Hipopotamo, ou n'importe quel autre bistrot qui te ferait de l'oeil en passant – histoire que tu me racontes comment tu t'es débrouillé pour composer Derborence ou La beauté sur la terre. Parce que moi aussi, tu vois, quand j'essaie d'écrire un roman, je reste pris dans l'instant, dans la scène, dans l'image, et puis l'histoire, la pauvre, eh bien elle se perd en route.

Un blog, tu me diras, c'est sans doute pas le meilleur endroit pour essayer de sortir du fragment... Tout à fait d'accord avec toi. Je crois que ces petites entrées de tous les jours me servent surtout à réfléchir un peu moins et à faire un peu plus, à bricoler comme je peux avec ce qui se décide à me tomber dans les mains. Et puis pour le reste, on verra: l'important, tu as cent fois raison, c'est d'essayer.

jeudi 9 février 2012

Caballito s'éveille (en français dans le texte)

Vu que Celia donnait chez nous un cours à de jeunes avocats francophiles on ne peut plus matinaux, j'ai fait faux bon à mon fauteuil cerné de livres et suis allé prendre mon petit-déjeuner à la terrasse de la Tolva, dans la fraicheur agréable laissée en souvenir – quelle prévenance! – par cet orage tropical qui a duré toute la nuit.

Je me suis mis à lire à haute voix le manuscrit du Bergstamm pour traquer les virgules boiteuses et ça m'a fait plaisir, tout d'un coup, de mêler ma voix remplie de français à ce Caballito en train de se sortir des plumes, avec ses odeurs de jasmin bon marché, de vanille, de musc et de pots d'échappement.

Un petit chien noir est venu se coucher sous ma table et n'a plus bougé une oreille. En m'apportant l'addition, la serveuse m'a demandé s'il était à moi: j'avais même oublié qu'il était là. Elle a vérifié s'il respirait encore – oui, il respirait – et puis elle a décrété qu'il était certainement venu se coucher là parce que c'était un coin bon chaud.

Moi, je m'étais dit qu'on avait certainement déjà fait les quatre-cents coups ensemble, une fois ou l'autre, et qu'il m'avait reconnu.

mercredi 8 février 2012

A la Tolva (on prend ses aises)

Là, dans ce congélateur vitré de La Tolva, congélateur de plus en plus agréable par les temps qui courent, je me dis que j'ai bien de la chance d'avoir ce petit café au coin de la rue et de pouvoir y passer tout ce temps pour y noter ce qui me passe par la tête.

Le serveur apporte une rallonge avec une multiprise pour une dame qui vient de s'installer avec son ordinateur. Comme il doit la brancher sous une table occupée par un autre couple, il se baisse et leur demande d'avoir l'obligeance de faire passer le tout entre leurs jambes.

C'est en me baladant dans les rues de Porto avec Celia que je me suis rendu compte à quel point j'avais peur de faire tout une quantité de choses à Buenos Aires, lire un livre en français dans le bus ou le métro par exemple, utiliser ce sac à dos en cuir que j'aime tellement, bosser au bistrot avec mon ordi: ah, mon cher Bar Tabac, tu me manques!

Peut-être que, bientôt, qui sait, j'oserai descendre travailler dans ce mignon petit café avec mon iPad sans avoir peur qu'on me le chourave à peine passé la porte. Pour m'encourager un brin, je me répète sans beaucoup de conviction que, si on me le pique, c'est que ça devait arriver: sans doute une dette "de cette vie ou d'une des précédentes" à rembourser...

mardi 7 février 2012

Une intime conviction

Chaque fois que j'ai envie de convaincre quelqu'un, je commence à me demander très sérieusement qui est-ce que j'essaie, en définitive, de convaincre: si je suis si sûr que ça de ce que je pense, d'où vient donc – sacrebleu! – ce besoin de faire admettre à cette personne avec laquelle je suis en pleine conversation, conversation animée, de plus en plus, que les choses sont bel et bien telles que je les vois?

Quand l'envie me prend de me mettre à argumenter, j'adresse en premier lieu, dans le secret de mon coeur, la parole à cette partie de moi qui n'a pas l'air totalement convaincue de ce que j'avance: "Alors, ma petite, c'est quoi ton petit doute?" La plupart du temps, bien entendu, cette pauvre indécise – ben, c'est que, euh... – ne sait pas trop quoi répondre.

Alors je sais qu'à la prochaine discussion du même acabit, j'aurai de nouveau très envie de faire entendre raison à cette vilaine petite portion de jugeote incorrigiblement récalcitrante et que je donnerai pour ce faire, en toute bonne foi, d'excellents arguments, peut-être même – malheur! – des conseils, à la personne qui aura pris le risque inconsidéré d'entamer un innocent brin de causette avec moi.

lundi 6 février 2012

Be yourself

"Be yourself, no matter what they say."

Mais, cher Sting, ce "myself", en fin de compte, c'est qui?

dimanche 5 février 2012

Acoyte 461 3C

Ce matin, je me suis réveillé tôt: le ventilateur au-dessus du lit faisait à peine bouger la masse d'air entassée dans la chambre. Je l'ai mis sur deux, je me suis couché sur le ventre et j'ai senti très clairement planer sur ma nuque la menace d'un torticolis féroce.
Étant donné que Jano ne méritait pas de mourir congelé sous le nouvel air conditionné du salon – Dieu sait si le monde a besoin de marionnettistes, surtout chiliens! –, pourquoi ne pas aller faire un petit tour, histoire de profiter de cette première demi-heure de soleil où la soupe du jour se laisse encore respirer sans trop se faire prier?
Depuis la terrasse de la Tolva qui venait d'ouvrir, je me suis mis à suivre les aller et retour de nos nouveaux voisins du rez-de-chaussée.
Ils ont traversé Avellaneda en courant – le feu était rouge – avec un matelas deux places sur la tête. Ils sont revenus en faisant la causette.
Ils sont passés avec un sommier. Ils sont revenus en rigolant.
Ils sont passés avec une étagère, toujours sur la tête, et je me suis dit qu'on était le premier samedi du mois, le jour des déménagements.
Quand j'ai cherché dans ma poche de quoi payer mon café et mes trois croissants, j'ai réalisé que ça faisait pile cinq ans qu'on avait emménagé au 461 3C.

samedi 4 février 2012

Et le vin, il est comment?

Son bandonéon posé sur ses genoux, Dino Saluzzi demande au public si le vin est bon. Un barbu assis au premier rang se lève et lui tend son verre. Dino boit deux gorgées et le lui rend.

– Il faut se méfier du sérieux: juste à côté, il y a la mort.

En sortant du concert, on croise un vagabond qui fait des pompes en travers du trottoir à côté de son vieux canapé.

– Ben ouais, je fais deux trois exercices... Bonne nuit!

vendredi 3 février 2012

Dix dollars pour un temple

Une note retrouvée dans un de mes carnets de voyage.

"Un moine bouddhiste m’a abordé pendant mon repas avec une petite carte dorée. Il m’a montré un petit cahier expliquant en beaucoup de langues qu’il se livrait à une collecte de fonds pour la construction d'un temple. J’ai dû remplir une colonne avec mon nom (il a caché du pouce les autres sommes données avant). Quand j’ai sorti mon billet de cinq dollars, il m’a mis un bracelet de boules noires autour du poignet et m’a montré le chiffre de dix dollars inscrit sur son carnet. Beaucoup trop (le serveur était d’accord avec moi), alors j’ai tout remballé."

C'était à Singapour, en 2006.

jeudi 2 février 2012

De ce que je donne à ce que je reçois

Ce matin, le directeur de l'OMPI, l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, parlait à la radio du droit d'auteur sur Internet: les modèles doivent évoluer, il faut assurer auxdits auteurs un regard sur la manière dont sont utilisées leurs oeuvres tout comme une rémunération pour le travail et le savoir-faire qu'ils ont déployés à les réaliser.

Une telle manière de voir les choses sous-entend que je suis à l'origine d'une oeuvre qui, tout comme les utilisations qu'on peut en faire, m'appartient. Beaucoup de "mien", de "à moi", beaucoup de contrôle sur toutes les étapes du processus et, par conséquent, beaucoup de souffrance potentielle: mon oeuvre, mes idées, on pourrait me les voler! Autant de bonnes raisons de m'inquiéter pour leur futur et pour le mien...

Évidemment, j'aimerais pouvoir un jour vivre de ce que j'écris, bien sûr, j'ai toujours dans un coin de ma tête cette bonne vieille idée de "carrière" littéraire, mais je sais de mieux en mieux qu'on se sent beaucoup plus léger en imaginant des corrélations les plus flottantes possible entre ce qui se donne et ce qui se reçoit, des cycles tellement longs et mystérieux que la question même du lien entre le donné et le reçu se perd de vue en chemin.

mercredi 1 février 2012

Chère Lectrice, cher Lecteur,

Depuis cette chambre du Radisson de Kloten jusqu'au premier Send to Blog dans notre petit deux-pièces de Caballito – "prendre la circulation des mots par l'autre bout", tu te rappelles? –, je m'étais donné beaucoup de peine pour ne pas trop penser à toi.

Alors Blogger s'est mis à me dire à l'oreille depuis quels pays tu te connectais, combien de pages tu regardais par jour, et je me suis rendu compte à quel point j'avais besoin de me faire une idée d'où arrivaient ces mots que je lançais à travers le cyberespace avec une désinvolture qui masquait mal ma préoccupation.

Et puis tu as commencé à poster des commentaires, à m'envoyer des mails, à me parler, aussi, depuis l'autre côté de cette longue table en bois clair à laquelle on s'assied pour manger et pour travailler. À cette vérité que j'essaie d'écrire jour après jour est venue répondre la tienne, comme ça, tout simplement, parce que c'est de ça qu’on a vraiment besoin. N'est-il pas?