vendredi 31 octobre 2014

Le volume des arbres

Percevoir clairement le volume des arbres, leurs trois dimensions dans leurs couleurs d’automne, me montre à quel point l’absence d’attention m’a peu à peu fait tout voir à plat.

jeudi 30 octobre 2014

Relevé consciencieux de la nuit médicale

D’abord, pas un bruit. Puis quelque chose comme un son continu qui était déjà là. Une crispation dans le bas du silence qui se sent avec les poils, qui s’entend à peine. Pas franchement agréable, non, du tout, mais il faut un moment pour s’en rendre compte.

Pas de gémissement, pas de cri – presque envie d’en inventer un, de faire comme si cette modulation de presque rien (ou celle-ci ou celle-là) était un gémissement derrière beaucoup de portes – mais le contraire d’une respiration, le souffle dans un appel à très longue distance, tous les relais, les standards, les antennes, les paraboles, les échos concentrés dans ce fond mouvant, vivant, qui attend la voix. N’importe laquelle.

Et des bips, comme un appel occupé, mais en plus lent. Ils sont plus mous, plus discrets, moins timbrés, moins pleins que ceux du téléphone, plus lisses, peut-être, aussi, un peu plus hauts, c’est difficile à dire.

Rien, non plus, de ce qui pourrait s’approcher, de près ou de loin, des rumeurs molles des organes, de ces tremblements du fond qui se rassemblent en toux, en grognements liquides, en pets. Juste ce bourdonnement lisse, encéphalogramme à peu près plat (le point lumineux file devant sa traînée grise et bleue, terne, phosphorescente, glisse entre les quadrillages gradués du moniteur, imperturbable, majestueux – quelques écarts, d’agacement, qui sait, la psychologie des photons est, décidément, une affaire de spécialistes), plat mais appliqué, relevé consciencieux de la nuit médicale.

mercredi 29 octobre 2014

Je me suis retranché dans les histoires

C’était l’absolu que je recherchais dans le voyage.

J’en ai eu peur, alors je me suis retranché dans les histoires à raconter.

mardi 28 octobre 2014

Le long du couloir

Il y aurait beaucoup d’images qui passent, très vite, et un ralenti brutal – un couloir, quelqu’un qui marche, assez loin, qui apparaît sous les halogènes, qui disparaît, plusieurs fois. Et d’autres images, des décharges de lumière, des couleurs, difficile de dire s’il s’agit d’un accéléré ou d’un collage, toujours des images et le même ralenti, instantané mais rond, souple – longue barrière, la nuit, des lumières orange dans le fond, peut-être des montagnes. Et les images, encore, les couleurs, le flot d’on ne sait pas trop quoi.

Ensuite, la scène du couloir serait reprise avec, en surimpression, une avalanche d’images à chaque fois que la personne passe sous la douche de lumière. Comme elle marche d’un pas régulier, un rythme s’installe. Peut-être qu’il s’agit d’un couloir très long ou alors d’une même portion du couloir répétée sans bavure. Et les éclaboussures d’images. Après quelques cycles, une ligne horizontale apparaît à chaque pas, à hauteur de hanches, comme un claquement de talon qu’on pourrait voir. Il faut attendre un peu que l’effet gagne en intensité pour arriver à reconnaître la barrière vue plus tôt et découvrir les lumières orange qui ponctuent le haut du couloir.

lundi 27 octobre 2014

Y penser moins

Si je veux me débarrasser d'une pensée, je dois y penser moins, pas y penser plus pour essayer de la comprendre.

dimanche 26 octobre 2014

samedi 25 octobre 2014

Pour prendre la peine de détester quelqu'un

- Pour prendre la peine de détester quelqu'un, de le détester vraiment, il faut souvent l'avoir aimé énormément. Sinon, et c'est ce qui se passe la plupart du temps, il n'y a que de l'indifférence. 

vendredi 24 octobre 2014

Elle est où tante Dellon?

- Elle est où tante Dellon?

- Elle est sous la terre, là où tu as lancé les petits cœurs en papier tout à l'heure.

- Je veux voir!

- Non, c'est pas possible parce qu'on ne va plus jamais ouvrir son cercueil et que des gens ont remis de la terre dessus.

- Elle est où tante Adèle?

- Sous la terre, là où tu as jeté les cœurs tout à l'heure. 

- On voir quand tante Adèle?

- On ne va plus jamais la voir, Lucie, elle est sous la terre

- Papa!

- Oui?

- J'arrive pas à dormir...

- Et si je te fais un gros bec, ça va mieux aller? Je t'aime très fort, tu sais petite fille, vraiment très fort!

jeudi 23 octobre 2014

Un jour parfait

Un día perfecto, Un jour parfait, tu te souviens? Ce roman de Rabanal que j’avais traduit d’une traite à Buenos Aires, cette traduction pour laquelle j’avais eu besoin d’un coup de main parce que je sentais bien que des endroits sonnaient faux, parce que je ne savais pas trop quoi changer. Alors je t’en ai parlé et puis tu as dit D’accord, ça me fera plaisir de t’aider, ça me changera les idées, parce que tu étais déjà malade.

Comme d’habitude, toi qui ne fais rien à moitié, tu as pris les choses à coeur: tu as lu, tu as relu, chaque phrase, chaque paragraphe, tu as noté une ribambelles de propositions dans la marge, Bon voilà, effectivement, peut-être une virgule, plutôt ici que là, on dirait pas comme ça en français, on entend un petit peu l’espagnol tu crois pas, moi j’utiliserais plutôt ce verbe ou alors je mettrais les mots dans cet ordre-là, c’est mieux non?

Là, maintenant, à côté de toi, avec ta vie qui s’accroche, avec ta vie en train de s’en aller à chaque respiration, je me dis que c’est ça que tu me laisses: cette volonté d’aller jusqu’au bout, de faire entièrement chaque chose que j’entreprends. C’est aussi pour ça que j’ai voulu t’accompagner jusqu’au bord de ton dernier lit, toi qui déjà n’est plus vraiment là derrière ces respirations mécaniques, ces respirations qui s’emballent, qui se noient, qui reviennent, ces respirations du milieu de la nuit.

Ta mort que je peux voir arriver de souffle en souffle, ta mort qui va prendre sa place, qui me rappelle qu’elle viendra pour moi aussi, bientôt, comme ça ou différemment,ta mort qui est là pour donner de l’importance à chacun des moments de ma vie, de la vie, de notre vie, ta mort, c’est ton dernier cadeau. Par cette fin que tu m’offres, cette fin que tu me montres – et tu insistes: ça se finit comme ça et pas autrement –, tu me donnes les clés pour démonter chacune de mes peurs, pour démonter même la plus grande, la peur de ne plus être, tu me donnes les clés d’une vie dans le bonheur.


Bien sûr, tu vas me manquer, tu vas tous nous manquer, mais tu es déjà là dans cette brume au-dessus des vignes, dans ce soleil en diagonale à travers les nuages noirs, tu es là dans le lac, tu es là dans les montagnes, tu es là dans chacun des arbres des forêts qui l’entourent, là dans ce jour qui t’a installée dans l’entier de la vie.

mercredi 22 octobre 2014

Ces histoires de béatitude, j'ai de la peine

– Non, alors, moi, tu vois, ces histoires de béatitude, j’ai de la peine.

– C’est le maître qu’on avait à Buenos Aires qui nous parlait d’un bonheur à l’épreuve des balles: ça ne dépend plus des circonstances, de ce qui m’arrive. Quoi qu’il arrive, c’est bien.

– Alors, moi, là, je me fais violer au coin de la rue et c’est bien…

– Oui.

– Ah ah, voilà! Je vois…

– C’est quoi qui souffre en toi si tu te fais violer?

– T’as vraiment rien compris, toi, hein!

mardi 21 octobre 2014

Papa revenu d'entre les morts

Une note, de 2009:

"Cette nuit, j’ai rêvé de papa. Il était revenu d’entre les morts et il était assis là, sur un divan, près de maman et moi – mais il était parfois maman, avec un autre visage d’homme – et il nettoyait ses lunettes.

Une grande tension vers lui qui a continué au réveil, en sursaut: j’ai eu besoin de passer aux toilettes pour me sortir du rêve.

Le temps était compté, comme avec quelqu’un qu’on croise dans la rue et qui est sur le point de partir vers un pays très éloigné – l’Argentine? –, quelqu’un dont il faut profiter de l’entier de la présence comme je l’ai fait avec lui pendant une bonne partie de ce que j’ai connu de sa vie."

dimanche 19 octobre 2014

Le ciel déjà grand ouvert

L’autre jour, j’avais assis Ineo sur le lit de Dellon. Il s’était d’abord amusé avec sa main posée sur son ventre et puis avec la barrière du lit.

– Tu vois c’est tante Dellon.

Elle avait essayé d’ouvrir un œil, de bouger un peu sa main, et puis elle avait fait une grimace à cause des petits ongles sur son poignet.

La vie qui arrive, la vie qui s’en va, beaucoup de grands sourires et des petits cris, un visage qui ne sait plus bouger.

Une couverture violette entre les deux et puis, bien sûr, les vignes d’automne, le lac, les montagnes et le ciel, déjà grand ouvert.

samedi 18 octobre 2014

vendredi 17 octobre 2014

Elle s’est sentie libre de partir

Un peu après cinq heures, je n’en pouvais plus: j’avais eu ma dose de râles et j’ai rassemblé mes affaires pour rentrer à la maison. Une fois mes sutras rangés, j’ai posé une main sur ses petits cheveux gris tout neufs et une autre sur sa joue: elle avait très chaud.

– Adieu Tantine.

J’avais prévu de rester jusqu’au lever du jour – à huit heures je me prends un petit-déj et je vais au lit – mais j’ai senti qu’il fallait que je parte. La mort, je n’allais pas la voir à l’œuvre aujourd’hui: j’avais appris ce que je pouvais apprendre pour cette fois.

Quand je me suis réveillé, Celia partait avec les enfants. Elle m’a dit que l’hôpital avait appelé et que Dellon était morte autour des sept heures.

– Tu sais, si tu étais resté, elle serait peut-être morte plus tard. Une fois qu’elle s’est retrouvée seule, elle s’est sentie libre de partir.

jeudi 16 octobre 2014

Un peu de pipi et un peu de souffle

Pendant tout le trajet jusqu'à l'hôpital d'Aubonne, j'ai vu les lumières orange de l'autre côté du lac qu'elle ne verrait plus, j'ai senti les odeurs de la nuit sur les champs qu'elle ne sentirait plus, je me suis souvenu de la main que j'avais posé sur sa cuisse la dernière fois qu'on avait fait ce trajet ensemble.

Quand je suis arrivé, Dellon vivait encore et maman lui tenait la main sous la couverture. Toujours la même respiration compliquée, qui s'arrête, qui repart, qui racle, la bouche noire grande ouverte, un peu tordue.

- C'est chouette que tu sois revenu, mais, tu sais, ça lui prend de l'énergie qu'on soit là. Moi, je vais rentrer: j'appellerai demain matin. Fais attention de ne pas prendre froid.

Dans les toilettes de la chambre, j'ai trouvé un grand linge blanc que j'ai plié en quatre et que j'ai posé juste à côté du lit. Quand je me suis agenouillé pour méditer et peut-être pour entonner tout doucement quelques sutras, j'ai vu que j'étais assis juste à côté de la poche de sa sonde urinaire.

La poche était presque vide, juste un peu de jaune foncé, presque brun, tout au fond. Alors je me suis dit que c'était ce qui restait de la vie: un peu de pipi et un peu de souffle, comme au tout début, pendant les premières nuits de Lucie et d'Ineo.

mercredi 15 octobre 2014

mardi 14 octobre 2014

Deux six vingt-six

– Deux, six, c’est écrit là, ça fait vingt-six. Et puis sur le bus aussi c’est écrit deux six vingt-six. Ça veut dire que là, les gens peuvent attendre le bus numéro vingt-six.

– C’est dessiné quoi, là?

– C’est écrit quoi? Centre culturel. C’est là où il y a de la musique, des tableaux, des poésies. Le monsieur, là, il fait comme papa: il lit un livre devant des gens.

– Des tableaux! Deux, trois, six!

– Tu sais, à Buenos Aires, le vingt-six, c’était un des bus qui nous ramenaient à la maison.

– Toute petite!

– Oui, quand tu étais toute petite, tu vivais à Buenos Aires.

lundi 13 octobre 2014

Haaaa! Ta ta ta!

– Tu vois Ineo, ça c'est une rivière!

– Haaataa!

– C'est comme la vie: c'est toujours la même rivière et jamais la même eau.

– Haaaa! Ta ta ta!

dimanche 12 octobre 2014

samedi 11 octobre 2014

Toutes les nuances m'éloignent

Si je vois quelque chose chez l'autre, lâcheté, finesse d'esprit, besoin de reconnaissance, empathie, mauvaise foi, je l'ai, je le vis, je le suis.


Ce n'est pas une question de degré: toutes les nuances que je suis tenté de mettre m'éloignent de la vérité et de la liberté. 

vendredi 10 octobre 2014

Au centre du vide

– On dirait parfois que nous sommes au centre de la fête. Cependant au centre de la fête il n’y a personne. Au centre de la fête c’est le vide. Mais au centre du vide il y a une autre fête.

jeudi 9 octobre 2014

Le contraire de la présence

C'était autour de la présence. Quand il m'a répondu par le texte qui menait au texte qui menait au texte, j'ai senti un système qui se détachait du monde, qui se refermait, qui s'éloignait en orbite, le contraire de la présence.

mercredi 8 octobre 2014

Il fallait lui arracher le nez

Cette nuit, Dellon était morte et son visage bleu noir commençait à gonfler. Il fallait absolument lui arracher le nez, ce que maman a fait avec un couteau de cuisine en me disant de ne pas regarder. Bien sûr, j’ai regardé, et le gros trou au milieu de son visage m’a donné envie de vomir.

mardi 7 octobre 2014

Un peu de vie un peu plus loin

Ce que je vis autour de la création du livre est plus important que ce que j’écris dans ce livre.

Tout ce que mes empêchements me révèlent alors qu'il n'y a que la page pour les constater.

Peut-être qu'il n'y aura pas de livre, juste un peu de vie un peu plus loin.

lundi 6 octobre 2014

La littérature est périssable

- La littérature est possible parce qu'elle est périssable. Son agonie, plus lente que la nôtre, nous donne le sentiment de l'éternité. La littérature nous accorde un sursis. Ce qu'on écrit dépasse ce qu'on est.

dimanche 5 octobre 2014

Bientôt un siècle!

Quand je me passe le fil entre les dents, je sens les odeurs de la bouche de mon père.

En face de ce miroir constellé de minuscules taches blanches – mais comment faire pour que ça ne gicle pas? – je me demande ce que j’aurais bien pu lui dire, là, maintenant, aujourd’hui.

– Joyeux anniversaire, papa! Tu te rends compte? Bientôt un siècle!

samedi 4 octobre 2014

Il me manquait la voix

J'avais le temps et l'Argentine, il me manquait la voix.

Le courage de la voix.

La voix.

vendredi 3 octobre 2014

Écrire sur la vie en vivant

Dans le Royaume de Carrère, j’aime ce mélange de profondeur et de simplicité, cette manière d’évoquer le sens de la vie, le centre de la vie, sans se regarder écrire, sans faire de métaphysique, d’écrire sur la vie en vivant, pas en écrivant.

jeudi 2 octobre 2014

Une seule alternative

La vie ne me propose qu'une seule alternative: me plonger en elle ou la regarder s'éteindre.

mercredi 1 octobre 2014

La pratique, tout le temps

Tout peut devenir une pratique, tout le temps. Il faut juste y porter son attention.