mercredi 20 mars 2013

Tout change et rien ne change

Une note, de 2010:

"Je crois qu’une des choses qui change pour moi en profondeur, c’est cette perspective de vécu qui s’ouvre à moi à travers cette manière d’être au monde qui est en train de changer. Les expériences ne sont plus ni à rechercher ni à imaginer, elles sont à vivre, elles sont là, à portée de main et elles seront là de toute façon, que je le veuille ou non, que je les cherche ou non, que j’y sois attentif au non.

Comme le disait Wittgenstein pour la révélation religieuse: tout change et rien ne change, la vie reste la même, concrètement, mais elle n’est plus du tout la même. Je crois que c’est ce que je suis en train de vivre en me rendant compte qu’il n’y a rien “derrière”, qu’il n’y a rien “après”, qu’il y a simplement ce que je suis amené à vivre au moment où je le vis. Je ne vis pas ce que je vis à la place d’autre chose, je vis ce que je vis."

mardi 19 mars 2013

L'égo n'est pas un oeuf dur

@enquerana: Comment est-ce qu’on tue l’égo? 

@alejodorowsky:  L’égo ne se tue pas, il se dresse.

@pfank: Comment est-ce qu’on peut dresser quelque chose qui n’existe pas?

@alejodorowsky: L’égo n’est pas un objet matériel semblable à un œuf dur, c’est un système de conduites limitées. Ces limites existent et interfèrent.

lundi 18 mars 2013

Un trésor pour la vie entière

Cette impression nouvelle et un peu étrange que je n’ai besoin de rien de plus que ce qui est déjà là. Du coup, le "ça me suffit" devient un trésor pour la vie entière: plus rien à voir avec une capitulation confortable.

dimanche 17 mars 2013

Comme en face d'un nouvel amour

Une note, de 2009:

"Silvia m’a dit hier que Gustavo lui avait dit que j’avais chanté l’Ojo Raizen sans problème et que j’étais une vraie "boîte à surprises". Il lui a aussi dit que j’avais dû être moine dans une autre vie, que Celia aussi et que c’était pour ça qu’on s’était rencontrés. Ça m’a fait bizarre, tout ça. Ça me semblait à la fois tellement évident et tellement étrange, ça m’ouvrait tellement de perspectives, et ça m’en ouvre toujours: comme si l’ensemble du monde, l’ensemble des gens que j’ai croisés sur cette planète avait une forme de sens, allait planter ses racines beaucoup plus loin et plus profond que ce que je croyais... Du coup, je me sens un peu perdu, comme en face d’un nouvel amour."

samedi 16 mars 2013

La nouvelle San Telmo

– Un petit oiseau m’a dit que vous alliez partir...

La boulangère de la San Telmo trône derrière son comptoir flambant neuf. Ce gros trou soudain dans la façade ne signifiait pas la faillite, loin de là! Maintenant, avec ces présentoirs en verre où les croissants et les pâtisseries diversement chargées de crème à la vanille et de dulce de leche ont l’air de léviter, on se croirait presque chez Savona, la pâtisserie la plus chic de Caballito.

– Eh ben oui, tu vois...

– Avec la petite, c’est le moment. Vous, l’aventure, vous l’avez vécue: là il faut planter des racines bien profond et se mettre à construire! C’est quoi qui va vous manquer le plus d’ici?

– La chaleur humaine. Oui, je crois que c’est ça.

Je fais le tour du comptoir pour aller faire la bise à cette boulangère acariâtre adoucie d’année en année – la bonne marche des affaires, sans doute, mais on ne sait pas tout – et lui donner un de ces abrazos avec tout le corps que j’ai appris ici.

– Mais on va quand même se revoir avant que vous partiez, non?

Larme à l’œil, des deux côtés.

– Six semaines, tu sais, ça passe vite... Mais c’est pas encore tout à fait là!

vendredi 15 mars 2013

Un casse

Une note, de 2004:

"Ils entrent dans la banque, cagoulés, sortent leurs gros calibres: tout le monde se jette à terre. Ils lancent des sacs en papier entre les clients et leur hurlent de se les mettre sur la tête. Une caissière reste debout derrière la vitre blindée, les mains en l’air.

Le plus baraqué des deux prend une cliente par le col et l’écrase contre la vitre, pointe son arme sur le sac en papier. Il gueule à la caissière d’ouvrir la porte: elle fait des mouvements d’impuissance avec les mains: un triangle de sang et de cervelle sur la vitre: le corps tombe.

L’homme prend un autre client, le colle contre le guichet, gueule de nouveau, attend quelques secondes, tire. Le second braqueur marche entre les clients qui se tordent sur le sol, leur sac sur la tête. Il en abat un, un autre: on voit la caissière crier mais on ne l’entend pas.

Une porte latérale s’ouvre et un homme en complet gris clair tend une main devant lui, comme pour se protéger du soleil. Le deuxième braqueur lui passe un bras autour de la gorge et le pousse à l’intérieur: il revient avec deux mallettes bordeaux, traverse la salle en marchant. L’autre le rejoint, ils sortent.

Bruits de papier froissé."

jeudi 14 mars 2013

Pile 100 pesos

– Tu peux pas la laisser là comme ça, on va te la voler, me dit une petite vieille en voyant Lucie dans sa poussette, tout sourire, devant les pêches et les pommes des Boliviens au coin d’Hidalgo.

Je continue à demander un demi-kilo de ci, un kilo de ça, plus inquiété par les guêpes qui tournent autour des belles grappes de raisin brillantes que par les voleurs d’enfants dont on dit qu’ils sévissent dans les parcs alentour.

Le petit nouveau qui me sert me tend son addition sur un bout de papier qui fait office de ticket, un grand sourire aux lèvres, triomphant:

– Tu vois à quoi t’es arrivé!

La somme, tout en bas la longue liste écrite à la main, soulignée deux fois: pile 100 pesos.

– Mais non, c’est toi qui es arrivé à ça...

– Tu veux contrôler?

– Du tout. À la prochaine!

Je me dis que ça doit être un présage, mais de quoi?

mercredi 13 mars 2013

Ça commence par le nez

Au bord de Corrientes, en attendant patiemment le 65 au soleil après m’être fait remettre les vertèbres en place par Pablo, je reviens à mes toutes premières odeurs de Buenos Aires: les grillades, bien sûr, l’eau de javel, le jasmin, le diesel des bus, les Gitanes de Carlos, la peinture fraîche de son appartement sur Córdoba, le métal des poêles en train de chauffer pour les milanesas, ces indispensables escalopes trempées dans l’œuf, la mie de pain, l’ail et le persil.

Quelles étaient mes attentes? Lesquelles ont été remplies et lesquelles pas? Qui est-ce que je suis devenu grâce à ces années tout en bas du monde? Comment est-ce que je vais retrouver cette Suisse une fois réduits à rien ces douze mille kilomètres délicieusement flexibles étendus entre nous? Besoin de récapituler les lieux et peut-être les personnes. Besoin de retrouver le Buenos Aires que je rêvais pour le poser, aussi délicatement que le drap de Lucie quand je reviens tard après le temple, sur le Buenos Aires que j’ai vécu. Deux mois pour ça et, à voir, ça commence par le nez.

mardi 12 mars 2013

Montevideo dévisagé

Une note, de 2001:

"Des rideaux blancs (gris, beiges, difficile à dire) battent par les fenêtres ouvertes, pratiquement toutes les fenêtres des deux façades qui se rejoignent au carrefour. Des ailes, des gestes d’adieu, la grande lessive: suivant l’humeur.

Alors l’heure se donne car le temps est là, là et non pas venu comme il est coutume de le dire. Peut-être simplement une prise de température. Une attente à terme, dans tous les cas. Reste à savoir qui, reste à savoir quoi.

Comme si le paysage, assez dévisagé, pouvait apporter une réponse, comme si l’observation minutieuse avait le pouvoir de rendre clair, d’organiser, ce qui se refuse à l’être. On peut aligner les phrases comme les regards sans que jamais rien ne se livre, mais continuer à y croire malgré ce mal qui croît."

lundi 11 mars 2013

Les hauts-fonds du Rio de la Plata

– Là, c’est le club nautique le plus cher de San Isidro: tu dois allonger 30’000 dollars pour entrer et les 30’000, après, bien sûr, tu les revois plus.

– Je crois que j’ai enfin trouvé le coin où je vais passer ma retraite...

– Alors, dis, tu m’inviteras?

– Bien sûr! J’irai chercher l’urne avec tes cendres et je viendrai la balader par ici.

– Toi, alors, t’es un vrai fils de pute aujourd’hui! Si c’est comme ça, moi, depuis là-haut, je ferai que le vent souffle toujours depuis le nord, comme ça t’auras jamais assez de flotte pour sortir avec ton joli bateau: tu pourras juste marcher dans la vase...