jeudi 30 août 2012

Un simple frôlement de manche

Je croise souvent la Paraguayenne qui travaille dans la boulangerie sur le chemin de la piscine, Marcos, le guitariste qui nous avait accompagnés pour une milonga il y a quelques années, joue à présent les vendredis soir au Furaibo, Mariana m'annonce qu'elle travaille maintenant avec Ary et qu'ils se sont mis à parler de nous parce qu'ils ont vu, en attendant le bus, une affiche avec le prénom Bertrand:

– C'est drôle, on connaît un Bertrand.

– Moi aussi, un type à moitié Français, à moitié Africain...

– C'est lui! Camerounais. Il va au temple bouddhiste près de la place de Mai.

– Le Furaibo?

– Mais oui! Et puis... un couple de Suisses, ils y sont presque tout le temps, ça te dit quelque chose?

Au Japon, on dit que pour qu'il y ait un simple frôlement de manche entre deux personnes dans une foule, il faut qu'il y ait eu au moins cent vies de proximité. Alors, quand on se met à parler d'amitié, voire d'amour...

mercredi 29 août 2012

Le monde selon l'amibe

– L'amibe, ça vous dit quelque chose? Tout premier cours de biologie, école primaire...

– C'est l'animal de base, le plus simple...

– Quelle mémoire! Et l'amibe, alors, elle fait quoi de sa journée?

– Elle se balade?

– Oui. Mais encore?

– Elle drague?

– Pas besoin. Elle se reproduit toute seule.

– Elle mange?

– Elle mange, c'est ça, elle mange! Et notre chère amibe, comment est-ce qu'elle voit le monde? Elle sépare les choses entre quoi et quoi?

– Entre ce qui se mange et ce qui se mange pas.

– Absolument! On dirait même qu'il y en a qui réfléchissent par ici! Pour le bouddhisme, l'homme n'a pas beaucoup évolué depuis l'amibe, il met juste des mots plus compliqués pour emballer sa réalité: justice, amour, démocratie, écologie, paix dans le monde... Mais, tout ça, ça peut se résumer à une opposition du même genre que celle de notre amie l'amibe: ça me convient, ça me convient pas. Si vous êtes assez honnêtes avec vous-mêmes, vous verrez que vous aussi – mais si mais si! – vous pensez comme ça. Toujours. Systématiquement.

– Et si ça me convient pas?

mardi 28 août 2012

Une confiance qui repose sur elle-même

Une note, de 2007:

"Cette confiance qui doit pouvoir ne reposer sur rien, à part elle-même."

lundi 27 août 2012

Mon avis prend les mêmes armes

Une note, de 2010:

"Mon avis est contaminé par ce sur quoi il porte, mon avis est coloré par ce qu'il dénonce, il prend les mêmes armes que ce qu'il dénonce."

dimanche 26 août 2012

Lucie a deux pieds

Cette semaine, Lucie a découvert qu'elle avait des pieds, deux, pour être plus précis. Le seul problème, c'est que ces fichus pieds ont une fâcheuse tendance à s'éloigner brusquement dès que notre chère petite essaie de s'en emparer, et ceci même si elle déploie tous les stratagèmes imaginables pour les prendre par surprise.

Une des parades, pour autant que Lucie soit assise sur mon torse et que je sois couché dans l'herbe du jardin, consiste à s'agripper à mes poils – quitte à en arracher une ou deux poignées – et à se pencher en avant vers ce lieu où ces pieds tout nouveaux viennent se perdre dans les profondeurs poivre et sel – surtout poivre, pour l'instant, mais les responsabilités nouvelles de la paternité sont en train d'inverser la tendance – de ma barbichette.

Encore faut-il que je n'en profite pas pour passer ma grosse langue sous ces petons intrigants, initiative surprenante propre à déclencher immédiatement un éclat de rire aux modulations nouvelles dont les courbures intonatives plongeraient à coup sûr notre cher Yves dans une douce extase phonologique.

– Mais si, écoute bien, elle reprend la mélodie de la fin de ta phrase! C'est dingue!

samedi 25 août 2012

Sur mon lit de mort

Une note, de 2009:

"Quelles sont les choses que je vais regretter de ne pas avoir faites sur mon lit de mort – ces choses qui me feront revenir?"

vendredi 24 août 2012

Mille cent dollars le mètre carré

Trois notes, de 2007:

"Les mots se défont avant que je les écrive.

Papa a pu lire ma lettre avant de mourir.

Le prix du m2 à Caballito est de 1100 $."

jeudi 23 août 2012

Celui qui ne désire pas

– Florencia t'a donné la petite fiche? Tu sais de quelle dent tu dois t'occuper?

– T'inquiète pas, j'ai tout ce qu'il faut. Mais toi, t'es d'où?

– De Caballito, le quartier de mon enfance!

– Ah oui?

– Non, c'est pour rire... De Suisse.

– Je me disais bien que c'était pas un petit accent de Caballito... Ça te plaît, l'Argentine?

– Oui, beaucoup!

– Et qu'est-ce que ça a de mieux que la Suisse?

– L'énergie, je crois. Là-bas, ils ont tout, mais ils sont pas heureux, et comme ils ont tout, ils peuvent même pas se dire que c'est parce qu'il leur manque quelque chose...

– Ici, ils peuvent au moins croire que c'est parce qu'ils ont pas ce qu'ils veulent qu'ils sont malheureux et que, s'ils l'avaient, alors là oui, ils seraient heureux!

– On dit que ce n'est pas celui qui a qui est heureux, mais celui qui ne désire pas...

– Mais... sans désir, je crois qu'on n’arrive même pas à apprécier ce qu'on a. Enfin bref. On philosophera une autre fois! Une signature ici s'il te plaît.

mercredi 22 août 2012

Soyez avec moi, jeune homme!

En voyant ce beau coucher de soleil sur le Léman depuis l’autoroute, j’ai repensé à cette insuffisance du rapport au monde dont parlait François et je me suis dit que non, décidément, l’écriture n’allait plus me servir à la combler. Savoir que je vais essayer d’écrire le moment que je suis en train de vivre dans l’idée de le vivre de manière plus pleine et plus entière est certainement un des meilleurs moyens pour ne jamais vivre ce moment-là, ni dans son présent ni dans le présent de son écriture.

Quand j’avais interviewé Serge Merlin dans son appartement parisien rempli de plantes vertes et de vieux miroirs piqués – une autre chambre avait soi-disant abrité jusqu’à peu une bonne centaine d’oiseaux, mais il ne me l’avait pas montrée –, l’acteur m’avait non seulement interdit de l’enregistrer, mais, après deux bonnes heures de causette – sa rencontre avec Beckett, sa rencontre avec Camus, Amélie Poulain, le minimalisme dans l’occupation de la scène – arrosées au whisky de 20 ans d’âge, pour moi, et au thé vert, pour lui, il m’avait regardé en ouvrant très grand les yeux:

– Soyez avec moi, jeune homme! Posez ce carnet!

Quand j’étais sorti de chez lui une heure plus tard, j’avais pris un café au bistrot du coin pour pouvoir soulager ma vessie malmenée et j’avais sauté dans mon TGV pour Lausanne au moment où ses portes se fermaient. Sans attendre une seconde, j’avais ouvert mon MacBook dans l’idée de mettre noir sur blanc ces paroles définitives avant qu’elles ne disparaissent à jamais dans des brumes imprécises, mais mes doigts s’étaient obstinément refusés à composer le moindre mot ressemblant de près ou de loin à du français.

L’article, pourtant, s’était écrit tout seul, le lendemain, et c’est sans aucun doute un de ceux que j’aurais le plus de plaisir à relire.

mardi 21 août 2012

Le regard du lecteur

Une note, de 2007:

"Laisser le lecteur faire une partie du décryptage, c’est l’obliger à poser son regard sur moi plus longtemps – peut-être trop."