vendredi 10 février 2012

"Je ne suis pas fait pour le récit"

"Il me semble voir de mieux en mieux que je ne suis pas fait pour le récit; je ne vois pas les choses dans leur suite et dans leur enchaînement; et, à moins de comprendre la narration comme une suite de descriptions sentimentales, liées entre elles plus ou moins lâchement par une action qui n'est qu'un prétexte, à moins de choisir un sujet auquel ce procédé convienne, je me sens impuissant. Mais j'essaie, et, peut-être, est-ce l'important."

Tu sais pas à quel point ça me ferait plaisir qu'on cause de tout ça dans un de ces vieux cafés de San Telmo – la Poesía, l'Hipopotamo, ou n'importe quel autre bistrot qui te ferait de l'oeil en passant – histoire que tu me racontes comment tu t'es débrouillé pour composer Derborence ou La beauté sur la terre. Parce que moi aussi, tu vois, quand j'essaie d'écrire un roman, je reste pris dans l'instant, dans la scène, dans l'image, et puis l'histoire, la pauvre, eh bien elle se perd en route.

Un blog, tu me diras, c'est sans doute pas le meilleur endroit pour essayer de sortir du fragment... Tout à fait d'accord avec toi. Je crois que ces petites entrées de tous les jours me servent surtout à réfléchir un peu moins et à faire un peu plus, à bricoler comme je peux avec ce qui se décide à me tomber dans les mains. Et puis pour le reste, on verra: l'important, tu as cent fois raison, c'est d'essayer.

jeudi 9 février 2012

Caballito s'éveille (en français dans le texte)

Vu que Celia donnait chez nous un cours à de jeunes avocats francophiles on ne peut plus matinaux, j'ai fait faux bon à mon fauteuil cerné de livres et suis allé prendre mon petit-déjeuner à la terrasse de la Tolva, dans la fraicheur agréable laissée en souvenir – quelle prévenance! – par cet orage tropical qui a duré toute la nuit.

Je me suis mis à lire à haute voix le manuscrit du Bergstamm pour traquer les virgules boiteuses et ça m'a fait plaisir, tout d'un coup, de mêler ma voix remplie de français à ce Caballito en train de se sortir des plumes, avec ses odeurs de jasmin bon marché, de vanille, de musc et de pots d'échappement.

Un petit chien noir est venu se coucher sous ma table et n'a plus bougé une oreille. En m'apportant l'addition, la serveuse m'a demandé s'il était à moi: j'avais même oublié qu'il était là. Elle a vérifié s'il respirait encore – oui, il respirait – et puis elle a décrété qu'il était certainement venu se coucher là parce que c'était un coin bon chaud.

Moi, je m'étais dit qu'on avait certainement déjà fait les quatre-cents coups ensemble, une fois ou l'autre, et qu'il m'avait reconnu.

mercredi 8 février 2012

A la Tolva (on prend ses aises)

Là, dans ce congélateur vitré de La Tolva, congélateur de plus en plus agréable par les temps qui courent, je me dis que j'ai bien de la chance d'avoir ce petit café au coin de la rue et de pouvoir y passer tout ce temps pour y noter ce qui me passe par la tête.

Le serveur apporte une rallonge avec une multiprise pour une dame qui vient de s'installer avec son ordinateur. Comme il doit la brancher sous une table occupée par un autre couple, il se baisse et leur demande d'avoir l'obligeance de faire passer le tout entre leurs jambes.

C'est en me baladant dans les rues de Porto avec Celia que je me suis rendu compte à quel point j'avais peur de faire tout une quantité de choses à Buenos Aires, lire un livre en français dans le bus ou le métro par exemple, utiliser ce sac à dos en cuir que j'aime tellement, bosser au bistrot avec mon ordi: ah, mon cher Bar Tabac, tu me manques!

Peut-être que, bientôt, qui sait, j'oserai descendre travailler dans ce mignon petit café avec mon iPad sans avoir peur qu'on me le chourave à peine passé la porte. Pour m'encourager un brin, je me répète sans beaucoup de conviction que, si on me le pique, c'est que ça devait arriver: sans doute une dette "de cette vie ou d'une des précédentes" à rembourser...

mardi 7 février 2012

Une intime conviction

Chaque fois que j'ai envie de convaincre quelqu'un, je commence à me demander très sérieusement qui est-ce que j'essaie, en définitive, de convaincre: si je suis si sûr que ça de ce que je pense, d'où vient donc – sacrebleu! – ce besoin de faire admettre à cette personne avec laquelle je suis en pleine conversation, conversation animée, de plus en plus, que les choses sont bel et bien telles que je les vois?

Quand l'envie me prend de me mettre à argumenter, j'adresse en premier lieu, dans le secret de mon coeur, la parole à cette partie de moi qui n'a pas l'air totalement convaincue de ce que j'avance: "Alors, ma petite, c'est quoi ton petit doute?" La plupart du temps, bien entendu, cette pauvre indécise – ben, c'est que, euh... – ne sait pas trop quoi répondre.

Alors je sais qu'à la prochaine discussion du même acabit, j'aurai de nouveau très envie de faire entendre raison à cette vilaine petite portion de jugeote incorrigiblement récalcitrante et que je donnerai pour ce faire, en toute bonne foi, d'excellents arguments, peut-être même – malheur! – des conseils, à la personne qui aura pris le risque inconsidéré d'entamer un innocent brin de causette avec moi.

lundi 6 février 2012

Be yourself

"Be yourself, no matter what they say."

Mais, cher Sting, ce "myself", en fin de compte, c'est qui?

dimanche 5 février 2012

Acoyte 461 3C

Ce matin, je me suis réveillé tôt: le ventilateur au-dessus du lit faisait à peine bouger la masse d'air entassée dans la chambre. Je l'ai mis sur deux, je me suis couché sur le ventre et j'ai senti très clairement planer sur ma nuque la menace d'un torticolis féroce.
Étant donné que Jano ne méritait pas de mourir congelé sous le nouvel air conditionné du salon – Dieu sait si le monde a besoin de marionnettistes, surtout chiliens! –, pourquoi ne pas aller faire un petit tour, histoire de profiter de cette première demi-heure de soleil où la soupe du jour se laisse encore respirer sans trop se faire prier?
Depuis la terrasse de la Tolva qui venait d'ouvrir, je me suis mis à suivre les aller et retour de nos nouveaux voisins du rez-de-chaussée.
Ils ont traversé Avellaneda en courant – le feu était rouge – avec un matelas deux places sur la tête. Ils sont revenus en faisant la causette.
Ils sont passés avec un sommier. Ils sont revenus en rigolant.
Ils sont passés avec une étagère, toujours sur la tête, et je me suis dit qu'on était le premier samedi du mois, le jour des déménagements.
Quand j'ai cherché dans ma poche de quoi payer mon café et mes trois croissants, j'ai réalisé que ça faisait pile cinq ans qu'on avait emménagé au 461 3C.

samedi 4 février 2012

Et le vin, il est comment?

Son bandonéon posé sur ses genoux, Dino Saluzzi demande au public si le vin est bon. Un barbu assis au premier rang se lève et lui tend son verre. Dino boit deux gorgées et le lui rend.

– Il faut se méfier du sérieux: juste à côté, il y a la mort.

En sortant du concert, on croise un vagabond qui fait des pompes en travers du trottoir à côté de son vieux canapé.

– Ben ouais, je fais deux trois exercices... Bonne nuit!

vendredi 3 février 2012

Dix dollars pour un temple

Une note retrouvée dans un de mes carnets de voyage.

"Un moine bouddhiste m’a abordé pendant mon repas avec une petite carte dorée. Il m’a montré un petit cahier expliquant en beaucoup de langues qu’il se livrait à une collecte de fonds pour la construction d'un temple. J’ai dû remplir une colonne avec mon nom (il a caché du pouce les autres sommes données avant). Quand j’ai sorti mon billet de cinq dollars, il m’a mis un bracelet de boules noires autour du poignet et m’a montré le chiffre de dix dollars inscrit sur son carnet. Beaucoup trop (le serveur était d’accord avec moi), alors j’ai tout remballé."

C'était à Singapour, en 2006.

jeudi 2 février 2012

De ce que je donne à ce que je reçois

Ce matin, le directeur de l'OMPI, l'Organisation Mondiale de la Propriété Intellectuelle, parlait à la radio du droit d'auteur sur Internet: les modèles doivent évoluer, il faut assurer auxdits auteurs un regard sur la manière dont sont utilisées leurs oeuvres tout comme une rémunération pour le travail et le savoir-faire qu'ils ont déployés à les réaliser.

Une telle manière de voir les choses sous-entend que je suis à l'origine d'une oeuvre qui, tout comme les utilisations qu'on peut en faire, m'appartient. Beaucoup de "mien", de "à moi", beaucoup de contrôle sur toutes les étapes du processus et, par conséquent, beaucoup de souffrance potentielle: mon oeuvre, mes idées, on pourrait me les voler! Autant de bonnes raisons de m'inquiéter pour leur futur et pour le mien...

Évidemment, j'aimerais pouvoir un jour vivre de ce que j'écris, bien sûr, j'ai toujours dans un coin de ma tête cette bonne vieille idée de "carrière" littéraire, mais je sais de mieux en mieux qu'on se sent beaucoup plus léger en imaginant des corrélations les plus flottantes possible entre ce qui se donne et ce qui se reçoit, des cycles tellement longs et mystérieux que la question même du lien entre le donné et le reçu se perd de vue en chemin.

mercredi 1 février 2012

Chère Lectrice, cher Lecteur,

Depuis cette chambre du Radisson de Kloten jusqu'au premier Send to Blog dans notre petit deux-pièces de Caballito – "prendre la circulation des mots par l'autre bout", tu te rappelles? –, je m'étais donné beaucoup de peine pour ne pas trop penser à toi.

Alors Blogger s'est mis à me dire à l'oreille depuis quels pays tu te connectais, combien de pages tu regardais par jour, et je me suis rendu compte à quel point j'avais besoin de me faire une idée d'où arrivaient ces mots que je lançais à travers le cyberespace avec une désinvolture qui masquait mal ma préoccupation.

Et puis tu as commencé à poster des commentaires, à m'envoyer des mails, à me parler, aussi, depuis l'autre côté de cette longue table en bois clair à laquelle on s'assied pour manger et pour travailler. À cette vérité que j'essaie d'écrire jour après jour est venue répondre la tienne, comme ça, tout simplement, parce que c'est de ça qu’on a vraiment besoin. N'est-il pas?